Madeleine et Françoise! pauvres vieilles filles déshéritées de tout, sauf de courage, de résignation et de bon cœur, priez pour les désespérés qui s'abandonnent eux-mêmes, pour les malheureux qui haïssent et envient, pour les insensibles qui jouissent et n'ont point de pitié!

CHAPITRE VI.

L'ONCLE MAURICE.

7 juin.—Quatre heures du matin. Je ne m'étonne pas d'entendre, lorsque je me réveille, les oiseaux chanter si joyeusement autour de ma fenêtre; il faut habiter comme eux et moi le dernier étage pour savoir jusqu'à quel point le matin est gai sous les toits! C'est là que le soleil envoie ses premiers rayons, que la brise arrive avec la senteur des jardins et des bois, là qu'un papillon égaré s'aventure parfois à travers les fleurs de la mansarde, et que les refrains de l'ouvrière diligente saluent le lever du jour. Les étages inférieurs sont encore plongés dans le sommeil, le silence et l'ombre, qu'ici règnent déjà le travail, la lumière et les chants!

Quelle vie autour de moi! voilà l'hirondelle qui revient de la provision, le bec plein d'insectes pour ses petits; les moineaux secouent leurs ailes humides de rosée en se poursuivant dans les rayons de soleil; mes voisines entrouvrent leurs fenêtres, et leurs frais visages saluent l'aurore! Heure charmante de réveil où tout se reprend à la sensation et au mouvement, où la première lueur frappe la création pour la faire revivre comme la baguette magique frappait le palais de la Belle au bois dormant. Il y a un moment de repos pour toutes les angoisses; les souffrances du malade s'apaisent, et un souffle d'espoir se glisse dons les cœurs abattus. Mais ce n'est, hélas! qu'un court répit! tout reprendra bientôt sa marche! la grande machine humaine va se remettre en mouvement avec ses longs efforts, ses sourds gémissements, ses froissements et ses ruines!

Le calme de cette première heure me rappelle celui des premières années. Alors aussi le soleil brille gaiement, la brise parfume, toutes les illusions, ces oiseaux du matin de la vie, gazouillent autour de nous! Pourquoi s'envolent-elles plus tard? D'où vient cette tristesse et cette solitude qui nous envahissent insensiblement? La marche semble la même pour l'individu et pour les sociétés: on part d'un bonheur facile, d'enchantements naïfs, pour arriver aux désillusions et aux amertumes! La route commencée parmi les aubépines et les primevères aboutit rapidement aux déserts ou aux précipices! Pourquoi tant de confiance d'abord, puis tant de doute? La science de la vie n'est-elle donc destinée qu'à rendre impropre au bonheur? Faut-il se condamner à l'ignorance pour conserver l'espoir? Le monde et l'individu ne doivent-ils enfin trouver de repos que dans une éternelle enfance?

Combien de fois déjà je me suis adressé ces questions! La solitude a cet avantage, ou ce danger, de faire creuser toujours plus avant les mêmes idées. Sans autre interlocuteur que soi-même, on donne toujours à la conversation les mêmes tendances; on ne se laisse détourner, ni par les préoccupations d'un autre esprit, ni par les caprices d'une sensation différente; on revient sans cesse, par une pente involontaire, frapper aux mêmes portes!...

J'ai interrompu mes réflexions pour ranger ma mansarde. Je hais l'aspect du désordre, parce qu'il constate ou le mépris pour les détails, ou l'inaptitude à la vie intérieure. Classer les objets au milieu desquels nous devons vivre, c'est établir entre eux et nous des liens d'appropriation et de convenance; c'est préparer les habitudes sans lesquelles l'homme tend à l'état sauvage. Qu'est-ce, en effet, que l'organisation sociale, sinon une série d'habitudes convenues d'après des penchants naturels!

Je me défie de l'esprit et de la moralité des gens à qui le désordre ne coûte aucun souci, qui vivent à l'aise dans les écuries d'Augias. Notre entourage reflète toujours plus ou moins notre nature intérieure. L'âme ressemble à ces lampes voilées qui, malgré tout, jettent au dehors une lueur adoucie. Si les goûts ne trahissaient point le caractère, ce ne seraient plus des goûts, mais des instincts.

En rangeant tout dans ma mansarde, mes yeux se sont arrêtés sur l'almanach de cabinet suspendu à ma cheminée. Je voulais m'assurer de la date, j'ai lu ces mots écrits en grosses lettres: Fête-Dieu!