C'est aujourd'hui! Rien ne le rappelle dans notre grande cité où la religion n'a plus de solennités publiques; mais c'est bien l'époque si heureusement choisie par la primitive Église, «La fête du Créateur, dit Chateaubriand, arrive au moment où la terre et le ciel déclarent sa puissance, où les bois et les champs fourmillent de générations nouvelles; tout est uni par les plus doux liens; il n'y a pas une seule plante veuve dans les campagnes.»

Que de souvenirs ces mots viennent d'éveiller en moi! Je laisse là ce qui m'occupait; je viens m'accouder à la fenêtre, et, la tête appuyée sur mes deux mains, je retourne, en idée, vers la petite ville où s'est écoulée ma première enfance.

La Fête-Dieu était alors un des grands événements de ma vie! Pour mériter d'y prendre part, il fallait longtemps d'avance se montrer laborieux et soumis. Je me rappelle encore avec quels ravissements d'espérance je me levais ce jour-là! Une sainte allégresse était dans l'air. Les voisins, éveillés plutôt que de coutume, tendaient, le long de la rue, des draps parsemés de bouquets ou des tapisseries à personnages. J'allais de l'une à l'autre, admirant, tour à tour, les scènes de sainteté du moyen âge, les compositions mythologiques de la renaissance, les batailles antiques arrangées à la Louis XIV, et les bergeries de madame de Pompadour. Tout ce monde de fantômes semblait sortir de la poussière du passé pour venir assister, immobile et silencieux, à la sainte cérémonie. Je regardais, avec des alternatives d'effroi et d'émerveillement, ces terribles guerriers aux cimeterres toujours levés, ces belles chasseresses lançant une flèche qui ne partait jamais, et ces gardeurs de moutons en culottes de satin, toujours occupés à jouer de la flûte aux pieds de bergères éternellement souriantes. Parfois, lorsque le vent courait derrière ces tableaux mobiles, il me semblait que les personnages s'agitaient, et je m'attendais à les voir se détacher de la muraille pour prendre leur rang dans le cortége! Mais ces impressions étaient vagues et fugitives. Ce qui dominait tout le reste était une joie expansive et cependant tempérée. Au milieu de ces draperies flottantes, de ces fleurs effeuillées, de ces appels de jeunes filles, de cette gaieté qui s'exhalait de tout comme un parfum, on se sentait emporté malgré soi. Les bruits de la fête retentissaient dans le cœur en mille échos mélodieux. On était plus indulgent, plus dévoué, plus aimant! Dieu ne se manifestait point seulement au dehors, mais en nous-mêmes.

Et que d'autels improvisés! que de berceaux de fleurs! que d'arcs de triomphe en feuillage! quelle émulation entre les divers quartiers pour la construction de ces reposoirs où la procession devait faire halte! C'était à qui fournirait ce qu'il avait de plus rare, de plus beau.

J'y ai trouvé l'occasion de mon premier sacrifice!

Les guirlandes étaient à leurs places, les cierges allumés, le tabernacle orné de roses; mais il en manquait une qui pût lui servir de couronne! Tous les parterres du voisinage avaient été moissonnés. Seul, je possédais la fleur digne d'une telle place. Elle ornait le rosier donné par ma mère à mon jour de naissance. Je l'avais attendue depuis plusieurs mois, et nul autre bouton ne devait s'épanouir sur l'arbuste. Elle était là, à demi-entr'ouverte, dans son nid de mousse, objet d'une longue espérance et d'un naïf orgueil! J'hésitai quelques instants! nul ne me l'avait demandée; je pouvais facilement éviter sa perte! Aucun reproche ne devait m'atteindre; mais il s'en élevait un sourdement en moi-même. Quand tous les autres s'étaient dépouillés, devais-je seul garder mon trésor? Fallait-il donc marchander à Dieu un des présents que je tenais de lui, comme tout le reste? A cette dernière pensée, je détachai la fleur de sa tige et j'allai la placer au sommet du tabernacle.

Ah! pourquoi ce sacrifice, qui fut pour moi si difficile et si doux, m'a-t-il laissé un souvenir qui me fait sourire aujourd'hui? Est-il bien sûr que le prix de ce que l'on donne soit dans le don lui-même, plutôt que dans l'intention? Si le verre d'eau de l'Evangile doit être compté au pauvre, pourquoi la fleur ne serait-elle point comptée à l'enfant? Ne dédaignons point les humbles générosités du premier âge; ce sont elles qui accoutument l'âme à l'abnégation et à la sympathie. Cette rose mousseuse, je l'ai gardée longtemps comme un saint talisman; j'aurais dû la garder toujours comme le souvenir de la première victoire remportée sur moi-même.

Depuis bien des années, je n'ai point revu les solennités de la Fête-Dieu; mais y retrouverais-je mes heureuses sensations d'autrefois? Je me rappelle encore, quand la procession avait passé, ces promenades à travers les carrefours jonchés de fleurs et ombragés de rameaux verts! Enivré par les derniers parfums d'encens qui se mêlaient aux senteurs des seringats, des jasmins et des roses, je marchais, sans toucher la terre; je souriais à tout; le monde entier était à mes yeux le Paradis, et il me semblait que Dieu flottait dans l'air!

Du reste, cette sensation n'était point l'exaltation d'un moment; plus intense à certains jours, elle persistait néanmoins dans l'ordinaire de la vie. Bien des années se sont écoulées ainsi au milieu d'un épanouissement de cœur et d'une confiance qui empêchait la douleur, sinon de venir, du moins de rester. Certain de ne pas être seul, je reprenais bientôt courage, comme l'enfant qui se rassure parce qu'il entend, à côté, la voix de sa mère. Pourquoi ai-je perdu cette assurance des premières années? Ne sentirais-je plus aussi profondément que Dieu est là?

Etrange enchaînement de nos idées! Une date vient de me rappeler mon enfance, et voilà que tous mes souvenirs fleurissent autour de moi! D'où vient donc la plénitude de bonheur de ces commencements? A bien regarder, rien n'est sensiblement changé dans ma condition. Je possède, comme alors, la santé et le pain de chaque jour; j'ai seulement de plus la responsabilité! Enfant, je recevais la vie telle qu'elle m'était faite, un autre avait le souci de prévoir. En paix avec moi-même, pourvu que j'eusse accompli les devoirs présents, j'abandonnais l'avenir à la prudence de mon père! Ma destinée était un vaisseau dont je n'avais point la direction, et sur lequel je me laissais emporter comme un simple passager. Là était tout le secret de ma joyeuse sécurité! Depuis, la sagesse humaine me l'a enlevée. Chargé seul de mon sort, j'ai voulu en devenir le maître au moyen d'une lointaine prévoyance; j'ai tourmenté le présent par mes préoccupations d'avenir; j'ai mis mon jugement à la place de la providence, et l'heureux enfant s'est transformé en homme soucieux!