Triste progrès et peut-être grande leçon! Qui sait si plus d'abandon envers celui qui régit le monde ne m'eût point épargné toutes ces angoisses? Peut-être le bonheur n'est-il possible ici-bas qu'à la condition de vivre, comme l'enfant, livré aux devoirs de chaque journée et confiant, pour le reste, en la bonté de notre Père divin.

Ceci me rappelle l'oncle Maurice! Toutes les fois que j'ai besoin de me raffermir dans le bien, je retourne vers lui ma pensée; je le revois avec sa douce expression demi-souriante, demi-attendrie; j'entends sa voix toujours égale et caressante comme un souffle d'été! Son souvenir garde ma vie et l'éclaire. Lui aussi a été ici-bas un saint et un martyr. D'autres ont montré les chemins du ciel; lui, il a fait voir les sentiers de la terre!

Mais, sauf les anges chargés de tenir compte des dévouements inconnus et des vertus cachées, qui a jamais entendu parler de mon oncle Maurice? Seul, peut-être, j'ai retenu son nom, et je me rappelle encore son histoire!

Eh bien, je veux l'écrire, non pour les autres, mais pour moi-même! On dit qu'à la vue de l'Apollon le corps se redresse et prend une plus digne attitude; au souvenir d'une belle vie, l'âme doit se sentir, de même, relevée et ennoblie!

Un rayon de soleil levant éclaire la petite table sur laquelle j'écris; la brise m'apporte l'odeur des résédas, et les hirondelles tournoient avec des cris joyeux au-dessus de ma fenêtre!... L'image de mon oncle Maurice sera ici à sa place parmi les chants, la lumière et les parfums...

Sept heures. Il en est des destinées comme des aurores: les unes se lèvent rayonnantes de mille lueurs, les autres noyées dans de sombres nuages. Celle de l'oncle Maurice fut de ces dernières. Il vint au monde si chétif qu'on le crut condamné à mourir; mais, malgré ces prévisions, que l'on pouvait appeler des espérances, il continua à vivre souffrant et contrefait.

Son enfance, dépourvue de toutes les grâces, le fut également de toutes les joies. Opprimé à cause de sa faiblesse, raillé pour sa laideur, le petit bossu ouvrit en vain ses bras au monde, le monde passa en le montrant au doigt.

Cependant sa mère lui restait, et ce fut à elle que l'enfant reporta les élans d'un cœur repoussé. Heureux dans ce refuge, il atteignit l'âge où l'homme prend place dans la vie, et dut se contenter de celle qu'avaient dédaigné les autres. Son instruction eût pu lui ouvrir toutes les carrières; il devint buraliste d'une des petites maisons d'octroi qui gardaient l'entrée de sa ville natale!

Renfermé dans cette habitation de quelques pieds, il n'avait d'autre distraction, entre ses écritures et ses calculs, que la lecture et les visites de sa mère. Aux beaux jours d'été, elle venait travailler à la porte de la cabane, sous l'ombre des vignes vierges plantées par Maurice. Alors même qu'elle gardait le silence, sa présence était une distraction pour le bossu, il entendait le cliquetis de ses longues aiguilles à tricoter, il apercevait ce profil doux et triste qui rappelait tant d'épreuves courageusement supportées; il pouvait, de loin en loin, appuyer une main caressante sur ces épaules courbées et échanger un sourire!

Cette consolation devait bientôt lui être enlevée. La vieille mère tomba malade, et il fallut, au bout de quelques jours, renoncer à tout espoir. Maurice, éperdu à l'idée d'une séparation qui le laissait désormais seul sur la terre, s'abandonna à une douleur sans mesure. A genoux, près du lit de la mourante, il l'appelait des noms les plus tendres, il la serrait entre ses bras comme s'il eût voulu la retenir dans la vie. La mère s'efforçait de lui rendre ses caresses, de répondre; mais ses mains étaient glacées, sa voix déjà éteinte. Elle ne put qu'approcher ses lèvres du front de son fils, pousser un soupir et fermer les yeux pour jamais!