On voulut emmener Maurice, mais il résista, en se penchant sur cette forme désormais immobile.
—Morte! s'écria-t-il; morte, celle qui ne m'avait jamais quitté, celle qui m'aimait seule au monde! morte, vous, ma mère! que me reste-t-il alors ici-bas?
Une voit étouffée répondit:
—Dieu!
Maurice se redressa épouvanté! Était-ce un dernier soupir de la morte ou sa propre conscience qui avait répondu? Il ne cherchât point à le savoir; mais il avait compris la réponse, et l'accepta.
Ce fut alors que je commençai à le connaître. J'allais souvent le voir à la petite maison d'octroi; il se prêtait à mes jeux d'enfant, me racontait ses plus belles histoires, et me laissait cueillir des fleurs. Déshérité de toutes les grâces qui attirent, il se montrait indulgent pour ceux qui venaient à lui. Sans s'offrir jamais, il était toujours prêt à accueillir. Abandon, dédain, il subissait tout avec une patiente douceur, et sur cette croix de la vie où l'insultaient ses bourreaux, il répétait, comme le Christ: «Pardonnez-leur, mon père; ils ne savent ce qu'ils font.»
Aucun autre employé ne montrait autant de probité, de zèle et d'intelligence; mais ceux qui auraient pu faire valoir ses services se sentaient repoussés par sa difformité. Privé de protecteurs, il vit toujours ses droits méconnus. On lui préférait ceux qui avaient su plaire, et, en lui laissant l'humble emploi qui le faisait vivre, on semblait lui faire grâce. L'oncle Maurice supporta l'injustice comme il avait supporté le dédain; méconnu par les hommes, il levait les yeux plus haut et se confiait au jugement de Celui qu'on ne peut tromper.
Il habitait dans le faubourg une vieille maison où logeaient des ouvriers aussi pauvres que lui, mais moins abandonnés. Une seule de ses voisines vivait sans famille, dans une petite mansarde où pénétraient la pluie et le vent. C'était une jeune fille pâle, silencieuse, sans beauté, et que recommandait seulement sa misère résignée. On ne la voyait jamais adresser la parole à une autre femme; aucun chant n'égayait sa mansarde. Enveloppée dans un morne abattement comme dans une sorte de linceul, elle travaillait sans ardeur et sans distraction. Sa langueur avait touché Maurice; il essaya de lui parler; elle répondit avec douceur, mais brièvement. Il était aisé de voir que son silence et sa solitude lui étaient plus chers que la bienveillance du petit bossu; il se le tint pour dit et redevint muet.
Mais l'aiguille de Toinette la nourrissait à grand'peine; bientôt le travail s'arrêta! Maurice apprit que la jeune fille manquait de tout et que les fournisseurs refusaient de lui faire crédit. Il courut aussitôt chez ces derniers et s'engagea à leur payer secrètement ce qu'ils donneraient à Toinette.
Les choses allèrent ainsi pendant plusieurs mois. Le chômage continuait pour la jeune couturière qui finit par s'effrayer des obligations qu'elle contractait envers les marchands. Elle voulut s'en expliquer avec eux, et, dans cette explication, tout se découvrit.