Son premier mouvement fut de courir chez l'oncle Maurice pour le remercier à genoux. Sa froideur habituelle avait fait place à un inexprimable attendrissement; il semblait que la reconnaissance eût fondu toutes les glaces de ce cœur engourdi.
Délivré dès lors de l'embarras du secret, le petit bossu put donner plus d'efficacité à ses bienfaits. Toinette devint pour lui une sœur aux besoins de laquelle il eut droit de veiller. Depuis la mort de sa mère, c'était la première fois qu'il pouvait mêler quelqu'un à sa vie. La jeune fille recevait ses soins avec une sensibilité réservée. Tous les efforts de Maurice ne pouvaient dissiper son fond de tristesse: elle paraissait touchée de sa bonté; elle le lui exprimait parfois avec effusion; mais là s'arrêtaient ses confidences. Penché sur ce cœur fermé, le petit bossu ne pouvait y lire. A la vérité, il s'y appliquait peu: tout entier au bonheur de n'être plus seul, il acceptait Toinette telle que ses longues épreuves l'avaient faite; il l'aimait ainsi et ne souhaitait autre chose que de conserver sa compagnie.
Insensiblement cette idée s'empara de son esprit jusqu'à y effacer tout le reste. La jeune fille était sans famille ainsi que lui; l'habitude avait adouci à ses yeux la laideur du bossu; elle semblait le voir avec une affection compatissante! Que pouvait-il attendre de plus? Jusqu'alors l'espoir de se faire accepter d'une compagne avait été repoussé par Maurice comme un rêve; mais le hasard semblait avoir travaillé à en faire une réalité. Après bien des hésitations, il s'enhardit et se décida à lui parler.
C'était un soir: le petit bossu très-ému se dirigea vers la mansarde de l'ouvrière. Au moment d'entrer, il lui sembla entendre une voix étrangère qui prononçait le nom de la jeune fille. Il poussa vivement la porte entrouverte et aperçut Toinette qui pleurait appuyée sur l'épaule d'un jeune homme portant le costume de matelot.
A la vue de mon oncle, elle se dégagea vivement, courut à lui et s'écria:
—Ah! venez, venez, c'est lui que je croyais mort, c'est Julien, c'est mon fiancé!
Maurice recula en chancelant. Il venait de tout comprendre d'un seul mot!
Il lui sembla que la terre fléchissait et que son cœur allait se briser; mais la même voix qu'il avait entendu près du lit de mort de sa mère retentit de nouveau à son oreille, et il se redressa ranimé. Dieu lui restait toujours.
Lui-même accompagna les nouveaux mariés sur la route lorsqu'ils partirent, et, après leur avoir souhaité tout le bonheur qui lui était refusé, il revint résigné à la vieille maison du faubourg.
Ce fut là qu'il acheva sa vie, abandonné des hommes, mais non comme il le disait, du Père qui est aux cieux. Partout il sentait sa présence; elle lui tenait lieu du reste. Lorsqu'il mourut, ce fut en souriant, et comme un exilé qui s'embarque pour sa patrie. Celui qui l'avait consolé de l'indigence et des infirmités, de l'injustice et de l'isolement, avait su lui faire un bienfait de la mort!