Le nouveau ministre a d'anciens amis dont il combat les idées, tout en continuant à aimer leurs sentiments. Séparé d'eux par les drapeaux, il leur est toujours resté uni par les souvenirs; mais les exigences de parti lui défendent de les voir. La continuation de leurs rapports éveillerait les soupçons; on y devinerait quelque transaction honteuse: ses amis seraient des traîtres qui songent à se vendre; lui, un corrupteur qui veut les acheter; aussi a-t-il fallu renoncer à des attachements de vingt années, rompre des habitudes de cœur qui étaient devenues des besoins!
Parfois pourtant le ministre cède encore à d'anciennes faiblesses; il reçoit ou visite ses amis à la dérobée; il se renferme avec eux pour parler du temps où ils avaient le droit de s'aimer publiquement. A force de précautions, ils ont réussi à cacher jusqu'ici ce complot de l'amitié contre la politique; mais tôt ou tard les journaux seront avertis et le dénonceront à la défiance du pays.
Car la haine, qu'elle soit déloyale ou de bonne foi, ne recule devant aucune accusation. Quelquefois même elle accepte le crime! L'huissier m'a avoué que des avertissements avaient été donnés au ministre, qu'on lui avait fait craindre des vengeances meurtrières, et qu'il n'osait plus sortir à pied.
Puis, de confidence en confidence, j'ai su quelles sollicitations venaient égarer ou violenter son jugement; comment il se trouvait fatalement conduit à des iniquités qu'il devait déplorer en lui-même. Trompé par la passion, séduit par les prières, ou forcé par le crédit, il laissait bien des fois vaciller la balance! Triste condition de l'autorité qui lui impose non-seulement les misères du pouvoir, mais ses vices, et qui, non contente de torturer le maître, réussit à le corrompre!
Cet entretien s'est prolongé et n'a été interrompu que par le retour du ministre. Il s'est élancé de sa voiture des papiers à la main; il a regagné son cabinet d'un air soucieux. Un instant après, sa sonnette s'est fait entendre; on appelle le secrétaire pour expédier des avertissements à tous les invités du soir; le bal n'aura point lieu; on parle sourdement de fâcheuses nouvelles transmises par le télégraphe, et dans de pareilles circonstances une fête semblerait insulter au deuil public.
J'ai pris congé de mon compatriote, et me voici de retour.
Ce que je viens de voir répond à mes doutes de l'autre jour. Maintenant je sais quelles angoisses font expier aux hommes leurs grandeurs; je comprends
Que la fortune vend ce qu'on croit qu'elle donne.
Ceci m'explique Charles-Quint aspirant au repos du cloître.
Et cependant je n'ai entrevu que quelques-unes des souffrances attachées au commandement. Que dire des grandes disgrâces qui précipitent les puissants du plus haut du ciel au plus profond de la terre? de cette voie douloureuse par laquelle ils doivent porter éternellement leur responsabilité, comme le Christ portait sa croix? de cette chaîne de convenances et d'ennuis qui enferme tous les actes de leur vie, et y laisse si peu de place à la liberté?