Les partisans de l'autorité absolue ont défendu, avec raison, l'étiquette. Pour que des hommes conservent à leur semblable un pouvoir sans bornes, il faut qu'ils le tiennent séparé de l'humanité, qu'ils l'entourent d'un culte de tous les instants, qu'ils lui conservent, par un continuel cérémonial, ce rôle surhumain qu'ils lui ont accordé. Les maîtres ne peuvent rester souverains qu'à la condition d'être traités en idoles.
Mais après tout, ces idoles sont des hommes, et si la vie exceptionnelle qu'on leur fait est une insulte pour la dignité des autres, elle est aussi un supplice pour eux! Tout le monde connaît la loi de la cour d'Espagne, qui réglait, heure par heure, les actions du roi et de la reine, «de telle façon, dit Voltaire, qu'en la lisant on peut savoir tout ce que les souverains de la Péninsule ont fait ou feront depuis Philippe II jusqu'au jour du Jugement.» Ce fut elle qui obligea Philippe III malade à supporter un excès de chaleur dont il mourut, parce que le duc d'Uzède, qui avait seul le droit d'éteindre le feu dans la chambre royale, se trouvait absent.
La femme de Charles II, emportée par un cheval fougueux, allait périr sans que personne osât la sauver, parce que l'étiquette défendait de toucher à la reine: deux jeunes cavaliers se sacrifièrent en arrêtant le cheval. Il fallut les prières et les pleurs de celle qu'ils venaient d'arracher à la mort pour faire pardonner leur crime. Tout le monde connaît l'anecdote racontée par madame Campan au sujet de Marie-Antoinette, femme de Louis XVI. Un jour qu'elle était à sa toilette, et que la chemise allait lui être présentée par une des assistantes, une dame de très ancienne noblesse entra et réclama cet honneur, comme l'étiquette lui en donnait le droit; mais, au moment où elle allait remplir son office, une femme de plus grande qualité survint et prit à son tour le vêtement qu'elle était près d'offrir à la reine, lorsqu'une troisième dame, encore plus titrée, parut à son tour, et fut suivie d'une quatrième qui n'était autre que la sœur du roi. La chemise fut ainsi passée de mains en mains, avec force révérences et compliments, avant d'arriver à la reine qui, demi-nue et toute honteuse, grelottait pour la plus grande gloire de l'étiquette.
Le 12, sept heures du soir.—En rentrant ce soir, j'ai aperçu, debout sur le seuil d'une maison, un vieillard dont la pose et les traits m'ont rappelé mon père. C'était la même finesse de sourire, le même œil chaud et profond, la même noblesse dans le port de la tête, et le même laisser-aller dans l'attitude.
Cette vue a ramené ma pensée en arrière. Je me suis mis à repasser les premières années de ma vie, à me rappeler les entretiens de ce guide que Dieu m'avait donné dans sa clémence, et qu'il m'a retiré, trop tôt, dans sa sévérité.
Quand mon père me parlait, ce n'était point seulement pour mettre en rapport nos deux esprits par un échange d'idées; ses paroles renfermaient toujours un enseignement.
Non qu'il cherchât à me le faire sentir! mon père craignait tout ce qui avait l'apparence d'une leçon. Il avait coutume de dire que la vertu pouvait se faire des amis passionnés, mais qu'elle ne prenait point d'écoliers: aussi ne songeait-il point à enseigner le bien; il se contentait d'en semer les germes, certain que l'expérience les ferait éclore.
Combien de bon grain tombé ainsi dans un coin du cœur et longtemps oublié a tout à coup poussé sa tige et donné son épi! Richesses mises en réserve à une époque d'ignorance, nous n'en connaissons la valeur que le jour où nous nous trouvons en avoir besoin!
Parmi les récits dont il animait nos promenades ou nos soirées, il en est un qui se représente maintenant à mon souvenir, sans doute parce que l'heure est venue d'en déduire la leçon.
Placé dès l'âge de douze ans chez un de ces collectionneurs-commerçants qui se sont donné le nom de naturalistes, parce qu'ils mettent la création sous verre pour la débiter en détail, mon père avait toujours mené une vie pauvre et laborieuse. Levé avant le jour, tour à tour garçon de magasin, commis, ouvrier, il devait suffire seul à tous les travaux d'un commerce dont son patron récoltait tous les profits. A la vérité, celui-ci avait une habileté spéciale pour faire valoir l'œuvre des autres. Incapable de rien exécuter, nul ne savait mieux vendre. Ses paroles étaient un filet dans lequel on se trouvait pris avant de l'avoir aperçu. Du reste, ami de lui seul, regardant le producteur comme son ennemi, et l'acheteur comme sa conquête, il les exploitait tous deux avec cette inflexible persistance qu'enseigne l'avarice.