Esclave toute la semaine, mon père ne rentrait en possession de lui-même que le dimanche. Le maître naturaliste, qui allait passer le jour chez une vieille cousine, lui donnait alors sa liberté à condition qu'il dînerait à ses frais et au dehors. Mais mon père emportait secrètement un croûton de pain qu'il cachait dans sa boîte d'herborisation, et, sortant de Paris dès le point du jour, il allait s'enfoncer dans la vallée de Montmorency, dans le bois de Meudon ou dans les coulées de la Marne. Enivré par l'air libre, par la pénétrante senteur de la sève en travail, par les parfums des chèvre-feuilles, il marchait jusqu'à ce que la faim et la fatigue se fissent sentir. Alors il s'asseyait à la lisière d'un fourré ou d'un ruisseau: le cresson d'eau, les fraises des bois, les mûres des haies, lui faisaient tour à tour un festin rustique; il cueillait quelques plantes, lisait quelques pages de Florian alors dans sa première vogue, de Gessner qui venait d'être traduit, ou de Jean-Jacques dont il possédait trois volumes dépareillés. La journée se passait dans ces alternatives d'activité et de repos, de recherches et de rêveries jusqu'à ce que le soleil, à son déclin, l'avertît de reprendre la route de la grande ville où il arrivait, les pieds meurtris et poudreux, mais le cœur rafraîchi pour toute une semaine.
Un jour qu'il se dirigeait vers le bois de Viroflay il rencontra, près de la lisière, un inconnu occupé à trier des plantes qu'il venait d'herboriser. C'était un homme déjà vieux, d'une figure honnête, mais dont les yeux un peu enfoncés sous les sourcils avaient quelque chose de soucieux et de craintif. Il était vêtu d'un habit de drap brun, d'une veste grise, d'une culotte noire, de bas drapés, et tenait, sous le bras, une canne à pomme d'ivoire. Son aspect était celui d'un petit bourgeois retiré et vivant de son revenu, un peu au-dessous de la médiocrité dorée d'Horace.
Mon père, qui avait un grand respect pour l'âge, le salua poliment en passant; mais dans ce mouvement une plante qu'il tenait à la main lui échappa.
L'inconnu se baissa pour la relever, et la reconnut.
—C'est une Deutaria heptaphyllos, dit-il; je n'en avait point encore vu dans ces bois: l'avez-vous trouvée ici près, Monsieur?
Mon père répondit qu'on la rencontrait en abondance au haut de la colline, vers Sèvres, ainsi que le grand Laserpitium.
—Aussi! répéta le vieillard plus vivement. Ah! je veux les chercher; j'en ai autrefois cueilli du côté de la Robaila...
Mon père lui proposa de le conduire. L'étranger accepta avec reconnaissance et se hâta de réunir les plantes qu'il avait cueillies; mais tout à coup il parut saisi d'un scrupule; il fit observer à son interlocuteur que le chemin qu'il suivait était à mi-côte, et se dirigeait vers le château des Dames royales à Bellevue; qu'en franchissant la hauteur il se détournait par conséquent de sa route, et qu'il n'était point juste qu'il prît cette fatigue pour un inconnu.
Mon père insista avec la bienveillance qui lui était habituelle; mais plus il montrait d'empressement, plus le refus du vieillard devenait obstiné; il sembla même à mon père que sa bonne volonté finissait par inspirer de la défiance.
Il se décida donc à indiquer seulement la direction à l'inconnu qu'il salua et ne tarda point à perdre de vue.