Plusieurs heures s'écoulèrent et il ne songeait plus à sa rencontre. Il avait gagné les taillis de Chaville où, étendu sur les mousses d'une clairière, il relisait le dernier volume de l'Émile. Le charme de la lecture l'avait si complétement absorbé qu'il avait cessé de voir et d'entendre ce qui l'entourait. Les joues animées et l'œil humide, il relisait des lèvres un passage qui l'avait particulièrement touché.

Une exclamation poussée tout près de lui l'arracha à son extase; il releva la tête et aperçut le bourgeois déjà rencontré au carrefour de Viroflay.

Il était chargé de plantes dont l'herborisation semblait l'avoir mis de joyeuse humeur.

—Mille remercîments, monsieur, dit-il à mon père; j'ai trouvé tout ce que vous m'aviez annoncé, et je vous dois une promenade charmante.

Mon père se leva par respect, en faisant une réponse obligeante. L'inconnu parut complétement apprivoisé et demanda lui-même si son jeune confrère ne comptait point reprendre le chemin de Paris. Mon père répondit affirmativement et ouvrit sa boîte de fer-blanc pour y replacer le livre.

L'étranger lui demanda en souriant si l'on pouvait, sans indiscrétion, en savoir le titre. Mon père lui répondit que c'était l'Émile de Rousseau!

L'inconnu devint aussitôt sérieux.

Ils marchèrent quelque temps côte à côte, mon père exprimant avec la chaleur d'une émotion encore vibrante tout ce que cette lecture lui avait fait éprouver, son compagnon toujours froid et silencieux. Le premier vantait la gloire du grand écrivain génevois, que son génie avait fait citoyen du monde; il s'exaltait sur ce privilége des sublimes penseurs qui dominent, malgré l'espace et le temps, et recrutent parmi toutes les nations un peuple de sujets volontaires, mais l'inconnu l'interrompit tout à coup:

—Et savez-vous, dit-il doucement, si Jean-Jacques n'échangerait point la célébrité que vous semblez envier contre la destinée d'un de ces bûcherons dont nous voyons fumer la cabane! A quoi lui a servi sa renommée, sinon à lui attirer des persécutions? Les amis inconnus que ses livres ont pu lui faire se contentent de le bénir dans leurs cœurs, tandis que les ennemis déclarés qu'ils lui ont attiré le poursuivent de leurs violences et de leurs calomnies! Son orgueil a été flatté par le succès! Combien a-t-il été blessé de fois par la satire! Et, croyez-le bien, l'orgueil humain ressemble toujours au Sybarite que le pli d'une feuille de rose empêchait de dormir. L'activité d'un esprit vigoureux dont le monde profite, tourne presque toujours contre celui qui le posséde. Il en devient plus exigeant avec la vie; l'idéal qu'il poursuit le désenchante sans cesse de la réalité; il ressemble à l'homme dont la vue serait trop subtile, et qui dans le plus beau visage, apercevrait des taches et des rugosités. Je ne vous parle point des tentations plus fortes, des chutes plus profondes. Le génie, avez-vous dit, est une royauté! mais quel honnête homme n'a peur d'être roi? qui ne sent que pouvoir beaucoup, c'est, avec notre faiblesse et nos emportements, se préparer à beaucoup faillir! Croyez-moi, monsieur, n'admirez ni n'enviez le malheureux qui a écrit ce livre; mais si vous avez un cœur sensible, plaignez-le!

Mon père, étonné de l'entraînement avec lequel son compagnon avait prononcé ces derniers mots, ne savait que répondre.