J'étais aujourd'hui dans ces tristes dispositions. Après une longue promenade dans les faubourgs, j'étais rentré malheureux et découragé.

Tout ce que j'avais aperçu semblait accuser la civilisation dont nous sommes si fiers! Égaré dans une petite rue de traverse qui m'était inconnue, je me suis trouvé, tout à coup, au milieu de ces affreuses demeures où le pauvre naît, languit et meurt. J'ai regardé ces murs lézardés que le temps a revêtus d'une lèpre immonde; ces fenêtres où sèchent des lambeaux souillés; ces égouts fétides qui serpentent le long des façades cornue de venimeux reptiles!... mon cœur s'est serré et j'ai pressé le pas.

Un peu plus loin, il a fallu s'arrêter devant le corbillard de l'hôpital; un mort, cloué dans sa bière de sapin, gagnait sa dernière demeure sans ornements funèbres, sans cérémonies et sans suite. Il n'y avait pas même ici ce dernier ami des abandonnés, le chien qu'un artiste a donné pour cortége au convoi du pauvre! Celui qu'on se disposait à enfouir sous la terre s'en allait seul au sépulcre comme il avait vécu; nul ne s'apercevrait sans doute de sa fin. Dans cette grande bataille de la société qu'importait un soldat de moins?

Mais qu'est-ce donc que l'association humaine, si l'un de ses membres peut disparaître ainsi comme une feuille emportée par le vent?

L'hôpital était voisin d'une caserne; à l'entrée, des vieillards, des femmes et des enfants se disputaient les restes de pain noir que la charité du soldat leur avait accordés! Ainsi des êtres semblables à nous tous attendent chaque jour sur le pavé que notre pitié leur donne le droit de vivre! Des troupes entières de déshérités ont à subir, outre les épreuves infligées à tous les enfants de Dieu, les angoisses du froid, de l'humiliation, de la faim! Tristes républiques humaines où l'homme a une condition pire que l'abeille dans sa ruche, que la fourmi dans sa cité souterraine!

Ah! que faisons-nous donc de notre raison? A quoi bon tant de facultés suprêmes, si nous ne sommes ni plus sages, ni plus heureux! Qui de nous n'échangerait sa vie laborieuse et tourmentée contre celle de l'oiseau habitant des airs, et pour qui le monde entier est un festin?

Que je comprends bien la plainte de Mao, dans les contes populaires du Foyer breton, lorsque, mourant de soif et de faim, il dit en regardant les bouvreuils butiner sur les buissons:

—«Hélas! ces oiseaux-là sont plus heureux que les être baptisés! Ils n'ont besoin ni d'auberges, ni de bouchers, ni de fourniers, ni de jardiniers. Le ciel de Dieu leur appartient et la terre s'étend devant eux comme une table toujours servie. Les petites mouches sont leur gibier, les herbes en graine leurs champs de blé, les fruits de l'aubépine ou du rosier sauvage leur dessert. Ils ont droit de prendre partout sans payer et sans demander: aussi les petits oiseaux sont joyeux, et ils chantent tant que dure le jour!»

Mais la destinée de l'homme à l'état de nature est celle de l'oiseau; il jouit également de la création. «La terre aussi s'étend devant lui comme une table toujours servie.» Qu'a-t-il donc gagné à cette association égoïste et incomplète qui forme les nations? Ne vaudrait-il point mieux pour tous rentrer dans le sein fécond de la nature et y vivre de ses largesses, dans le repos de la liberté?

10 août, quatre heures du matin.—L'aube rougit les rideaux de mon alcôve; la brise m'apporte les senteurs des jardins qui fleurissent au-dessous de la maison; me voici encore accoudé à ma fenêtre, respirant la fraîcheur et la joie de ce réveil du jour.