Mon regard se promène toujours avec le même plaisir sur les toits pleins de fleurs, de gazouillements et de lumière; mais aujourd'hui il s'est arrêté sur l'extrémité du mur en arc-boutant qui sépare notre maison de celle du voisin: les orages ont dépouillé la cime de son enveloppe de plâtre; la poussière emportée par le vent s'est entassée dans les interstices, les pluies l'y ont fixée et en ont fait une sorte de terrasse aérienne où verdissent quelques herbes. Parmi elles se dresse le chalumeau d'une tige de blé, aujourd'hui couronnée d'un maigre épi qui penche sa tête jaunâtre.

Cette pauvre moisson égarée sur les toits, et dont profiteront les passeraux du voisinage, a reporté ma pensée vers les riches récoltes qui tombent aujourd'hui sous la faucille; elle m'a rappelé les belles promenades que je faisais, enfant, à travers les campagnes de ma province, quand les aires des métairies retentissaient de toutes parts sous les fléaux des batteurs, et que par tous les chemins arrivaient les chariots chargés de gerbes dorées. Je me souviens encore des chants des jeunes filles, de la sérénité des vieillards, de l'expansion joyeuse des laboureurs. Il y avait, ce jour-là, dans leur aspect, quelque chose de fier et d'attendri. L'attendrissement venait de la reconnaissance pour Dieu, la fierté de cette moisson, récompense du travail. Ils sentaient confusément la grandeur et la sainteté de leur rôle dans l'œuvre générale; leur regards, orgueilleusement promenés sur ces montagnes d'épis, semblaient dire:—Après Dieu c'est nous qui nourrissons le monde!

Merveilleuse entente de toutes les activités humaines! Tandis que le laboureur, attaché à son sillon, prépare pour chacun le pain de tous les jours, loin de là, l'ouvrier des villes tisse l'étoffe dont il sera revêtu; le mineur cherche dans les galeries souterraines le fer de sa charrue; le soldat le défend contre l'étranger; le juge veille à ce que la loi protége son champ; l'administrateur règle les rapports de ses intérêts particuliers avec les intérêts généraux; le commerçant s'occupe d'échanger ses produits contre ceux des contrées lointaines; le savant et l'artiste ajoutent, chaque jours quelques coursiers à cet attelage idéal qui entraîne le monde matériel, comme la vapeur emporte les gigantesques convois de nos routes ferrées! Ainsi tout s'allie, tout s'entr'aide; le travail de chacun profite à lui-même et à tout le monde; une convention tacite a partagé l'œuvre entre les différents membres de la société tout entière. Si des erreurs sont commises dans ce partage; si certaines capacités n'ont pas leur meilleur emploi, les défectuosités de détail s'amoindrissent dans la sublime conception de l'ensemble. Le plus pauvre intéressé dans cette association a sa place, son travail, sa raison d'être; chacun est quelque chose dans le tout.

Rien de semblable pour l'homme à l'état de nature; chargé seul de lui-même, il faut qu'il suffise à tout: la création est sa propriété; mais il y trouve aussi souvent un obstacle qu'une ressource. Il faut qu'il surmonte ces résistances avec les forces isolées que Dieu lui a données; il ne peut compter sur d'autre auxiliaire que la rencontre et le hasard. Nul ne moissonne, ne fabrique, ne combat, ne pense à son intention; il n'est rien pour personne. C'est une unité multipliée par le chiffre de ses seules forces, tandis que l'homme civilisé est une unité multipliée par les forces de la société tout entière.

Et l'autre jour pourtant, attristé par quelques vices de détail, je maudissais celle-ci et j'ai presque envié le sort de l'homme sauvage.

Une des infirmités de notre esprit est de prendre toujours la sensation pour une preuve, et de juger la saison sur un nuage ou sur un rayon de soleil.

Ces misères, dont la vue me faisait regretter les bois, étaient-elles bien réellement le fruit de la civilisation? Fallait-il accuser la société de les avoir créées, ou reconnaître, au contraire, qu'elle les avait adoucies? Les femmes et les enfants qui recevaient le pain noir du soldat pouvaient-ils espérer, dans le désert, plus de ressources ou de pitié? Ce mort, dont je déplorais l'abandon, n'avait-il point trouvé les soins de l'hôpital, la bière et l'humble sépulture où il allait reposer? Isolé loin des hommes, il eût fini, comme la bête fauve, au fond de sa tanière, et servirait aujourd'hui de pâture aux vautours! Ces bienfaits de l'association humaine vont donc chercher les plus déshérités. Quiconque mange le pain qu'un autre a moissonné et pétri, est l'obligé de ses frères, et ne peut dire qu'il ne leur doit rien en retour. Le plus pauvre de nous a reçu de la société bien plus que ses seules forces ne lui eussent permis d'arracher à la nature.

Mais la société ne peut-elle nous donner davantage? Qui en doute? Dans cette distribution des instruments et des tâches, des erreurs ont été commises! Le temps en diminuera le nombre; les lumières amèneront un meilleur partage; les éléments d'association iront se perfectionnant comme tout le reste; le difficile est de savoir se mettre au pas lent des siècles dont on ne peut jamais forcer la marche sans danger.

14 août, six heures du soir.—La fenêtre de ma mansarde se dresse sur le toit comme une guérite massive; les arêtes sont garnies de larges feuilles de plomb qui vont se perdre sous les tuiles; l'action successive du froid et du soleil les a soulevées; une crevasse s'est formée à l'angle du côté droit. Un moineau y a abrité son nid.

Depuis le premier jour, j'ai suivi les progrès de cet établissement aérien. J'ai vu l'oiseau y transporter successivement la paille, la mousse, la laine destinées à la construction de sa demeure, et j'ai admiré l'adresse persévérante dépensée dans ce difficile travail. Auparavant, mon voisin des toits perdait ses journées à voleter sur le peuplier du jardin, et à gazouiller le long des gouttières. Le métier de grand seigneur semblait le seul qui lui convînt; puis, tout à coup, la nécessité de préparer un abri à sa couvée si transformé notre oisif en travailleur. Il ne s'est plus donné ni repos, ni trève. Je l'ai vu toujours courant, cherchant, apportant; ni pluie ni soleil ne l'arrêtaient! Éloquent exemple de ce que peut la nécessité! Nous ne lui devons pas seulement la plupart de nos talents, mais beaucoup de nos vertus!