Voici la réponse que la portière m'a dictée:
«Mon bon Jacquot,
»C'est pour moi un grand contentement d'apprendre que tu continues à avoir un brave cœur, et que tu ne feras jamais affront à ceux qui t'ont élevé. Je n'ai pas besoin de te dire de ménager ta vie, parce que tu sais que la mienne est avec, et que sans toi, mon cher enfant, je n'aurais plus de goût que pour le cimetière; mais on n'est pas obligé de vivre, tandis qu'on est obligé de faire son devoir.
»Ne t'inquiète pas de ma santé, bon Jacques, jamais je ne me suis mieux portée! je ne vieillis pas du tout de peur de te faire du chagrin. Rien ne me manque et je vis comme une propriétaire. J'ai même eu cette année de l'argent de trop, et, comme mes tiroirs ferment très-mal, je l'ai placé à la caisse d'épargne, où j'ai pris un livret en ton nom. Ainsi, quand tu reviendras, tu te trouveras dans les rentiers. J'ai aussi garni ton armoire de linge neuf, et je t'ai tricoté trois nouveaux gilets pour le bord.
»Toutes tes connaissances se portent bien. Ton cousin est mort en laissant sa veuve dans la peine. J'ai dit que tu m'avais écrit de lui remettre les trente francs que j'avais touchés sur ta délégation, et la pauvre femme se souvient de toi, matin et soir, dans ses prières. Tu vois que c'est là un placement à une autre caisse d'épargne; mais celle-ci, c'est notre cœur qui en reçoit les intérêts.
»Au revoir, cher Jacquot; écris-moi souvent, et rappelle-toi toujours le bon Dieu et ta vieille maman.
»Phrosine Millot, née Fraisois.»
Brave fils et digne mère! comme de tels exemples ramènent à l'amour du genre humain! Dans un accès de fantaisie misanthropique, on peut envier le sort du sauvage et préférer les oiseaux à ses pareils; mais l'observation impartiale fait bien vite justice de tels paradoxes. A l'examen, on trouve que, dans cette humanité mêlée de bien et de mal le bien est assez abondant pour que l'habitude nous empêche d'y prendre garde, tandis que le mal nous frappe précisément par son exception. Si rien n'est parfait, rien non plus n'est mauvais sans compensation ou sans ressource. Que de richesses d'âme au milieu des misères de la société! comme le monde moral y rachète le monde matériel! Ce qui distinguera à jamais l'homme de tout le reste de la création, c'est cette faculté des affections choisies et des sacrifices continués. La mère qui soignait sa couvée au coin de ma fenêtre s'est dévouée le temps nécessaire pour accomplir les lois qui assurent la perpétuité de l'espèce; mais elle obéissait à un instinct, non à une préférence. Sa mission providentielle accomplie, elle a dépouillé le devoir comme un fardeau qu'on rejette, et elle a repris son égoïste liberté. L'autre mère, au contraire, continuera sa tâche aussi longtemps que Dieu la laissera ici-bas; la vie de son fils restera, pour ainsi dire, ajoutée à la sienne, et lorsqu'elle disparaîtra de la terre, elle y laissera cette portion d'elle-même.
Ainsi le sentiment fait à notre espèce une existence à part dans le monde; grâce à lui, nous jouissons d'une sorte d'immortalité terrestre, et, quand les autres êtres se succèdent, l'homme est le seul qui se continue.
CHAPITRE IX.
LA FAMILLE DE MICHEL AROUT.
Le 15 septembre, huit heures.—Ce matin, pendant que je rangeais mes livres, la mère Geneviève est venue m'apporter le panier de fruits que je lui achète tous les dimanches. Depuis bientôt vingt ans que j'habite le quartier, je me fournis à sa petite boutique de fruitière. Ailleurs, peut-être, je serais mieux servi; mais la mère Geneviève a peu de pratiques; la quitter serait lui faire un tort et un chagrin volontaires; il me semble que l'ancienneté de nos relations m'a fait contracter envers elle une sorte d'obligation tacite; ma clientèle est devenue sa propriété.
Elle a posé le panier sur ma table, et comme j'avais besoin de son mari, qui est menuisier, afin d'ajouter quelques rayons à ma bibliothèque, elle est redescendue aussitôt, pour me l'envoyer.
Au premier instant, je n'ai pris garde, ni à son air, ni à son accent; mais maintenant je me les rappelle, et il me semble qu'ils n'avaient point leur jovialité habituelle. La mère Geneviève aurait-elle quelque souci?
Pauvre femme! ses meilleures années ont été pourtant soumises à d'assez cruelles épreuves pour qu'elle regardât sa dette comme payée! Dussé-je vivre un siècle, je n'oublierai jamais les circonstances qui me l'ont fait connaître et qui lui ont conquis mon respect.