C'était aux premiers mois de mon établissement dans le faubourg. J'avais remarqué sa fruiterie dégarnie où personne n'entrait, et, attiré par cet abandon, j'y faisais mes modestes achats. J'ai toujours préféré, d'instinct, les pauvres boutiques, j'y trouve moins de choix et d'avantages; mais il me semble que mon achat est un témoignage de sympathie pour un frère en pauvreté. Ces petits commerces sont presque toujours l'ancre de miséricorde de destinées en péril, l'unique ressource de quelque orphelin. Là le but du marchand n'est point de s'enrichir, mais de vivre! L'achat que vous lui faites est plus qu'un échange, c'est une bonne action.

La mère Geneviève était encore jeune alors, mais déjà dépouillée de cette fleur des premières années que la souffrance fane si vite chez les femmes du peuple. Son mari, menuisier habile, s'était insensiblement désaccoutumé du travail pour devenir, selon la pittoresque expression des ateliers, un adorateur de saint Lundi. Le salaire de la semaine, toujours réduite à deux ou trois jours de travail, était complétement consacré par lui au culte de cette divinité des barrières, et Geneviève devait suffire, par elle-même, à toutes les nécessités du ménage.

Un soir que j'entrais chez elle pour quelques menus achats, j'entendis se quereller dans l'arrière-boutique. Il y avait plusieurs voix de femmes parmi lesquelles je distinguai celle de Geneviève altérée par les larmes. En jetant un coup d'œil vers le fond, j'aperçus la fruitière qui tenait dans ses bras un enfant qu'elle embrassait, tandis qu'une nourrice campagnarde semblait lui réclamer le prix de ses soins. La pauvre femme, qui avait sans doute épuisé toutes les explications et toutes les excuses, pleurait sans répondre, et une de ses voisines cherchait inutilement à apaiser la paysanne. Exaltée par cette avarice villageoise (que justifient trop bien les misères de la rude existence des champs), et par la déception que lui causait le refus du salaire espéré, la nourrice se répandait en récriminations, en menaces, en invectives. J'écoutais, malgré moi, ce triste débat, n'osant l'interrompre et ne songeant point à me retirer, lorsque Michel Arout parut à la porte de la boutique.

Le menuisier arrivait de la barrière, où il avait passé une partie du jour au cabaret. Sa blouse, sans ceinture et désagrafée au cou, ne portait aucune des nobles souillures du travail; il tenait à la main sa casquette qu'il venait de relever dans la boue; il avait les cheveux en désordre, l'œil fixe et la pâleur de l'ivresse. Il entra en trébuchant, regarda autour de lui d'un air égaré, et appela Geneviève.

Celle-ci entendit sa voix, poussa un cri et s'élança dans la boutique; mais à la vue du malheureux qui cherchait en vain son équilibre, elle serra l'enfant dans ses bras et se pencha sur sa tête en pleurant.

La paysanne et la voisine l'avaient suivie.

—A ça! à la fin de tout, veut-on me payer? cria la première exaspérée.

—Demandez l'argent au bourgeois, répondit ironiquement la voisine, en montrant le menuisier qui venait de s'affaisser sur le comptoir.

La paysanne lui jeta un regard.

—Ah! c'est ça le père, reprit-elle. Eh bien! en voilà des gueux! N'avoir pas le sou pour payer les braves gens, et s'abîmer comme ça dans le vin.