L'ivrogne releva la tête.

—De quoi, de quoi? bégaya-t-il; qui est-ce qui parle de vin? J'ai bu que de l'eau-de-vie! Mais je vais retourner en prendre, du vin! femme, donne-moi ta monnaie, il y a des amis qui m'attendent au Père la Tuille.

Geneviève ne répondit rien; il tourna autour du comptoir, ouvrit le tiroir et se mit à y fouiller.

—Vous voyez où passe l'argent de la maison! fit observer la voisine à la paysanne; comment la pauvre malheureuse pourrait-elle vous payer quand on lui prend tout?

—Est-ce que c'est donc ma faute à moi? reprit aigrement la nourrice; on me doit; de manière ou d'autre, faut qu'on me paye!

Et, s'abandonnant à ce flux de paroles habituel aux femmes de la campagne, elle se mit à raconter longuement tous les soins donnés à l'enfant, et tous les frais dont il avait été l'occasion. A mesure qu'elle rappelait ces souvenirs, sa parole semblait la convaincre plus complétement de son bon droit, et exalter son indignation. La pauvre mère, qui craignait sans doute que ces violences ne finissent par effrayer le nourrisson, rentra dans l'arrière-boutique et le déposa dans son berceau.

Soit que la paysanne vît dans cet acte le parti pris d'échapper à ses réclamations, soit qu'elle fût aveuglée par la colère, elle se précipita vers la pièce du fond, où j'entendis le bruit d'un débat auquel se mêlèrent bientôt les cris de l'enfant. Le menuisier, qui continuait à chercher dans le tiroir, tressaillit et leva la tête.

Au même instant, Geneviève parut à la porte, tenant dans ses bras le nourrisson que la paysanne voulait lui arracher. Elle courut au comptoir et se précipita derrière son mari en criant:

—Michel, défends ton fils!

L'homme ivre se redressa brusquement de toute sa hauteur, comme quelqu'un qui se réveille en sursaut.