Pendant que je repassais ainsi mes souvenirs; Michel était arrivé et s'occupait de poser les étagères à l'endroit indiqué.

Tout en écrivant les notes de mon journal, je me suis mis à examiner le menuisier.

Les excès de la jeunesse et le travail de l'âge mûr ont profondément sillonné son visage; les cheveux sont rares et grisonnants, les épaules courbées, les jambes amaigries et légèrement ployées. On sent, dans tout son être, une sorte d'affaissement. Les traits eux-mêmes ont une expression de tristesse découragée. Il répond à mes questions par monosyllabes et comme un homme qui veut éviter l'entretien. D'où peut venir cet abbattement quand il semble devoir être au terme de ses désirs? Je veux le savoir!...

Dix heures.—Michel vient de redescendre pour chercher un outil qui lui manquait. J'ai enfin réussi à lui arracher le secret de sa tristesse et de celle de Geneviève. Leur fils Robert en est cause!

Non qu'il ait mal répondu à leurs soins, qu'il soit paresseux ou libertin; mais tous deux espéraient qu'il ne les quitterait plus! La présence du jeune homme devaient renouveler et refleurir ces deux existences; la mère comptait les jours, le père préparait tout pour recevoir ce cher compagnon de travail, et, au moment où ils allaient ainsi être payés de leurs sacrifices, Robert leur avait tout à coup annoncé qu'il venait de s'engager avec un entrepreneur de Versailles!

Toutes les remontrances et toutes les prières avaient été inutiles; il avait mis en avant la nécessité de s'initier au mécanisme d'une grande entreprise, la facilité de poursuivre, dans sa nouvelle position, des recherches commencées, et l'espoir de les appliquer. Enfin, lorsque sa mère, à bout de raisons, s'était mise à pleurer, il l'avait embrassée avec précipitation, et était parti pour échapper à de nouvelles prières.

Son absence durait depuis un an, et rien n'annonçait son retour. Ses parents le voyaient à peine une fois chaque mois, encore ne restait-il que quelques instants.

—J'ai été puni par où j'espérais être récompensé, me disait tout à l'heure Michel; j'avais désiré un fils économe et laborieux; Dieu m'a donné un fils ambitieux et avare! Je m'étais toujours dit qu'une fois élevé, nous l'aurions à nos côtés pour nous rappeler notre jeunesse et nous égayer le cœur; sa mère ne pensait qu'à le marier pour avoir encore des enfants à soigner. Vous savez que les femmes, ça a toujours besoin de s'occuper des autres! Moi, je le voyais travailler près de mon établi en chantant les nouveaux airs... car il a appris la musique, et c'était le plus fort de l'Orphéon!—Une vraie rêverie, monsieur!—Dès qu'il a eu ses plumes, l'oiseau a pris sa volée, et il ne reconnaît plus ni père, ni mère! Hier, par exemple, c'était le jour où nous l'attendions; il devait arriver pour souper avec nous! Pas plus de Robert qu'aujourd'hui! Il aura eu quelque dessin à finir, quelque marché à traiter, et les vieux parents, ça ne vient qu'en dernière ligne, après les pratiques et la menuiserie. Ah! si j'avais deviné comment tournerait la chose! Imbécile! qui ai sacrifié pendant près de vingt ans mes goûts et mon argent pour élever un ingrat! C'était bien la peine de me guérir de ma soif, de rompre avec les amis, et de devenir le modèle du quartier! Le bon vivant s'est fait père-dindon!—Oh! si j'étais à recommencer!—Non, non, voyez-vous, les femmes et les enfants, c'est notre perte. Ils nous amollissent le cœur; ils nous amènent à vivre d'espérance, de dévouement; nous passons un quart de notre existence à faire pousser un grain de blé qui doit nous tenir lieu de tout dans nos vieux jours, et quand l'heure de la moisson vient, bonsoir, il n'y a rien dans l'épi!

En parlant ainsi, Michel avait la voix rauque, l'œil ardent et les lèvres tremblantes. J'ai voulu lui répondre, mais je n'ai trouvé que des consolations banales: je me suis tu. Le menuisier a prétendu qu'il lui manquait un outil et m'a quitté.

Pauvre père! ah! je connais ces moments de tentations où, mal récompensé de la vertu, on regrette d'y avoir obéi! Qui n'a eu de ces défaillances aux heures d'épreuve, et qui n'a jeté, au moins une fois, le funeste cri de Brutus?