—Voyons, Chaufour, que je me dis, il s'agit de se conduire comme un homme. La place chez le commandant te convient; mais ne peux-tu rien faire de mieux? Tu as encore le torse en bon état et les bras solides; est-ce que tu ne dois pas toutes tes forces à la patrie, comme disait l'oncle de Vincennes? Pourquoi ne pas laisser quelque ancien plus démoli que toi prendre ses invalides chez le commandant? Allons, troupier, encore quelques charges à fond puisqu'il te reste du poignet! Faut pas se reposer avant le temps.

Sur quoi j'allai remercier le chef d'escadron et offrir mes services à un ancien de la batterie qui était rentré à Clamart dans son foyer respectif, et qui avait repris la pince de carrier.

Pendant les premiers mois, je fis le métier de conscrit, c'est-à-dire plus de mouvements que de besogne; mais avec de la bonne volonté on vient à bout des pierres comme de tout le reste: sans devenir, comme on dit, une tête de colonne, je pris mon rang, en serre-file, parmi les bons ouvriers, et je mangeais mon pain de bon appétit, vu que je le gagnais de bon cœur. C'est que, même sous le tuf, voyez-vous, j'avais gardé ma gloriole. L'idée que je travaillais, pour ma part, à changer les roches en maisons, me flattait intérieurement. Je me disais tout bas:

—Courage, Chaufour, mon vieux, tu aides à embellir ta patrie.

Et ça me soutenait le moral.

Malheureusement, j'avais parmi mes compagnons des citoyens un peu trop sensibles aux charmes du cognac; si bien qu'un jour, l'un d'eux, qui voyait sa main gauche à droite, s'avisa de battre le briquet près d'une mine chargée: la mine prit feu sans dire gare, et nous envoya une mitraille de cailloux qui tua trois hommes et emporta le bras dont il ne me reste plus que la manche.

—Ainsi, vous étiez de nouveau sans état? dis-je au vieux soldat.

—C'est-à-dire qu'il fallait en changer, reprit-il tranquillement. Le difficile était d'en trouver un qui se contentât de cinq doigts au lieu de dix; je le trouvai pourtant.

—Où cela?

—Parmi les balayeurs de Paris.