Il sort à l'instant de ma mansarde. Il ne se passe plus un seul jour sans qu'il vienne travailler près de mon feu ou sans que j'aille m'asseoir et causer près de son établi.
Le vieil artilleur à beaucoup vu et raconte volontiers. Voyageur armé pendant vingt ans à travers l'Europe, il a fait la guerre sans haine et avec une seule idée: l'honneur du drapeau national! Ç'a été là sa superstition, si l'on veut; mais ç'a été, en même temps, sa sauve-garde.
Ce mot de France, qui retentissait alors si glorieusement dans le monde, lui a servi de talisman contre toutes les tentations. Avoir à soutenir un grand nom peut sembler un fardeau aux natures vulgaires; mais pour les forts, c'est un encouragement.
—J'ai bien eu aussi des instants, me disait-il l'autre jour, où j'aurais été porté à cousiner avec le diable. La guerre n'est pas précisément une école de vertus champêtres. A force de brûler, de démolir et de tuer, vous vous racornissez un peu à l'endroit des sentiments, et quand la baïonnette vous a fait roi, il vous vient parfois des idées d'autocrate un peu fortes eu couleur. Mais à ces moments-là, je me rappelais la patrie dont m'avait parlé le lieutenant, et je me disais tout bas le mot connu: Toujours Français! On en a ri depuis! Des gens qui feraient de la mort de leur mère un calembour, ont tourné la chose en ridicule, comme si le nom de la patrie n'était pas aussi une noblesse qui obligeait! Pour mon compte, je n'oublierai jamais de combien de sottises ce titre de Français m'a préservé. Quand la fatigue prenait le dessus, que je me trouvais en arrière du drapeau, et que les coups de fusil pétillaient à l'avant-garde, j'entendais bien parfois une voix qui me disait à l'oreille:—Laisse les autres se débrouiller, et pour aujourd'hui ménage ta peau! Mais ce mot Français! grondait alors en moi, et je courais au secours de la brigade. D'autres fois, quand la faim, le froid, les blessures m'avaient agacé les nerfs, et que j'arrivais chez quelque meinherr maussade, il me prenait bien une démangeaison d'éreinter l'hôte et de brûler la baraque; mais je me disais tout bas: Français! et ce nom-là ne pouvait rimer ni avec incendiaire, ni avec meurtrier. J'ai traversé ainsi les royaumes de l'est à l'ouest et du nord au midi, toujours occupé de ne pas faire affront au drapeau. Le lieutenant, voyez-vous, m'avait appris un mot magique: La Patrie! Il ne s'agissait pas seulement de la défendre, il fallait l'agrandir et la faire aimer.
17 octobre.—J'ai fait aujourd'hui une longue visite chez mon voisin. Un mot prononcé au hasard a amené une nouvelle confidence.
Je lui demandais si les deux membres dont il était privé avaient été perdus à la même bataille.
—Non pas, non pas, m'a-t-il répondu: le canon ne m'avait pris que la jambe, ce sont les carrières de Clamart qui m'ont mangé le bras.
Et comme je lui demandais des détails:
—C'est simple comme bonjour, a-t-il continué. Après la grande débâcle de Waterloo, j'étais demeuré trois mois aux ambulances pour laisser à ma jambe de bois le temps de pousser. Une fois en mesure de réemboîter le pas, je pris congé du major et je me dirigeai sur Paris, où j'espérais trouver quelque parent, quelque ami; mais rien, tout était parti, ou sous terre. J'aurais été moins étranger à Vienne, à Madrid, à Berlin! Cependant, pour avoir une jambe de moins à nourrir, je n'en étais pas plus à mon aise; l'appétit était revenu, et les derniers sous s'envolaient.
A la vérité, j'avais rencontré mon ancien chef d'escadron, qui se rappelait que je l'avais tiré de la bagarre à Montereau en lui donnant mon cheval, et qui m'avait proposé chez lui place au feu et à la chandelle. Je savais qu'il avait épousé, l'année d'avant, un château et pas mal de fermes; de sorte que je pouvais devenir à perpétuité brosseur d'un millionnaire, ce qui n'était pas sans douceur. Restait à savoir si je n'avais rien de mieux à faire. Un soir je me mis à réfléchir.