—Ils me plaignent tous, dit-il, parce qu'ils ne comprennent pas; mais si je voulais leur répondre!...

—Que leur diriez-vous, père? demande le jeune garçon avec curiosité.

—Je dirais d'abord à la femme qui s'afflige, en me regardant, de donner ses larmes à d'autres malheurs, car chacune de mes blessures rappelle un effort tenté pour le drapeau. On peut douter de certains dévouements; le mien est visible; je porte sur moi des états de service écrits avec le fer et le plomb des ennemis; me plaindre d'avoir fait mon devoir, c'est supposer qu'il eût mieux valu le trahir.

—Et que répondriez-vous au paysan, père?

—Je lui répondrais que pour conduire paisiblement la charrue, il faut d'abord garantir la frontière, et que tant qu'il y aura des étrangers prêts à manger notre moisson, il faudra des bras pour la défendre.

—Mais le jeune savant aussi a secoué la tête, en déplorant un pareil emploi de la vie?

—Parce qu'il ne sait pas ce que peuvent apprendre le sacrifice et la souffrance! Les livres qu'il étudie nous les avons pratiqués, nous, sans les connaître; les principes qu'il applaudit, nous les avons défendus avec la poudre et la baïonnette.

—Et au prix de vos membres et de votre sang; le bourgeois l'a dit en voyant ce corps mutilé: Voilà à quoi sert la gloire!

—Ne le crois pas, mon fils; la vraie gloire est le pain du cœur; c'est elle qui nourrit le dévouement, la patience, le courage! Le maître de tout l'a donnée comme un lien de plus entre les hommes. Vouloir être remarqué par ses frères, n'est-ce pas encore leur prouver notre estime et notre sympathie? Le besoin d'admiration n'est qu'un des côtés de l'amour. Non, non, la gloire juste n'est jamais trop payée! Ce qu'il faut déplorer, enfant, ce ne sont pas les infirmités qui constatent un généreux sacrifice; mais celles qu'ont appelées nos vices ou nos imprudences. Ah! si je pouvais parler haut à ceux qui me jettent, en passant, un regard de pitié, je crierais à ce jeune homme, dont les excès ont obscurci la vue avant l'âge:—Qu'as-tu fait de tes yeux? A l'oisif qui traîne, avec effort, sa masse énervée:—Qu'as-tu fait de tes pieds? Au vieillard que la goutte punit de son intempérance:—Qu'as-tu fait de tes mains! A tous:—Qu'avez-vous fait des jours que Dieu vous avait accordés, des facultés que vous deviez employer au profit de vos frères? Si vous ne pouvez répondre, ne plaignez plus le vieux soldat mutilé pour le pays; car, lui, il peut du moins montrer ses cicatrices sans rougir.

16 octobre.—La petite gravure m'a fait mieux comprendre les mérites du père Chaufour et je l'en ai estimé davantage.