Et je voulus me lever pour rejoindre ma mère et attendre l'heure suprême à ses pieds...
Cet effort a dissipé le rêvé; je me suis réveillé en sursaut.
J'ai regardé autour de moi; ma lampe était mourante, mont poêle refroidi, et ma porte entr'ouverte laissait entrer une bise glacée! Je me suis levé, en frissonnant, pour la refermer à double tour; puis, gagnant l'alcôve, je me suis couché à la hâte.
Mais le froid m'a tenu longtemps éveillé, et ma pensée a continué le rêve interrompu.
Les tableaux que j'accusais tout à l'heure d'exagération ne me semblent maintenant qu'une trop fidèle peinture de la réalité; je me suis endormi sans pouvoir reprendre mon optimisme... ni me réchauffer.
Ainsi un poêle éteint et une porte mal close ont changé mon point de vue. Tout était bien quand mon sang circulait à l'aise, tout devient triste parce que le froid m'a saisi!
Ceci rappelle l'anecdote de la duchesse obligée de se rendre au couvent voisin par un jour d'hiver. Le couvent était pauvre, le bois manquait, et les moines n'avaient, pour combattre le froid, que la discipline et l'ardeur des prières. La duchesse, qui grelottait, revint touchée d'une profonde compassion pour les pauvres religieux. Pendant qu'on la débarrasse de sa pelisse et qu'on ajoute deux bûches au feu de sa cheminée, elle mande son intendant, auquel elle ordonne d'envoyer, sur-le-champ, du bois au couvent. Elle fait en suite rouler sa chaise longue près du foyer, dont la chaleur ne tarde pas à la ranimer. Déjà le souvenir de ce qu'elle vient de souffrir s'est éteint dans le bien-être; l'intendant rentre, et demande combien de chariots de bois il doit faire transporter.
—Mon Dieu! vous pouvez attendre, dit nonchalamment la grande dame; le temps s'est beaucoup radouci.
Ainsi l'homme, dans ses jugements, consulte moins la logique que la sensation; et, comme la sensation lui vient du monde extérieur, il se trouve plus ou moins sous son influence; il y puise, peu à peu, une partie de ses habitudes et de ses sentiments.
Ce n'est donc point sans motif que, lorsqu'il s'agit de préjuger un inconnu, nous cherchons dans ce qui l'entoure des révélations de son caractère. Le milieu dans lequel nous vivons se modèle forcément à notre image; nous y laissons, sans y penser, mille empreintes de notre âme. De même que la couche vide permet de deviner la taille et l'attitude de celui qui y a dormi, la demeure de chaque homme peut trahir, aux yeux d'un observateur habile, la portée de son intelligence et les mouvements de son cœur. Bernardin de Saint-Pierre a raconté l'histoire d'une jeune fille qui refusa un prétendu, parce qu'il n'avait jamais voulu souffrir chez lui ni fleurs, ni animaux domestiques; l'arrêt était sévère peut-être, mais non sans fondement. On pouvait présumer que l'homme insensible à la grâce et à l'humble affection, serait mal préparé à sentir les jouissances d'une union choisie.