14, sept heures du soir.—Ce matin, comme j'allais reprendre la rédaction de mon mémorial, j'ai reçu la visite de notre vieux caissier.
Sa vue baisse, sa main commence à trembler, et le travail auquel il suffisait autrefois, lui est devenu plus difficile. Je me suis chargé d'une partie de ses écritures; il venait chercher ce que j'avais achevé.
Nous avons causé longuement près du poêle, en prenant une tasse de café que je l'ai forcé d'accepter.
M. Rateau est un homme de sens, qui a beaucoup observé et qui parle peu, ce qui fait qu'il a toujours quelque chose à dire.
En parcourant les états que j'avais dressés pour lui, ses regards sont tombes sur mon mémorial, et il a bien fallu lui avouer que j'écrivais ainsi chaque soir, pour moi seul, le journal de mes actes et de mes pensées. De proche en proche, j'en suis venu à lui parler de mon rêve de l'autre jour et de mes réflexions à propos de l'influence des objets visibles sur nos sentiments habituels; il s'est mis à sourire:
—Ah! vous avez aussi mes superstitions, a-t-il dit doucement. J'ai toujours cru, comme vous, que le gîte faisait connaître le gibier; il faut seulement pour cela un tact et une expérience sans lesquels on s'expose à bien des jugements téméraires. Pour ma part, je m'en suis rendu coupable en plus d'une occasion; mais quelquefois aussi j'ai bien préjugé. Je me rappelle surtout une rencontre qui remonte aux premières années de ma jeunesse...
Il s'était arrêté; je le regardai d'un air qui lui prouva que j'attendais une histoire, et il me la raconta sans difficulté.
A cette époque, il n'était encore que troisième clerc chez un notaire d'Orléans. Le patron l'avait envoyé à Montargis pour différentes affaires, et il devait y reprendre la diligence le soir même, après avoir fait un recouvrement dans un bourg voisin: mais, arrivé chez le débiteur, on le fit attendre, et lorsqu'il put partir, le jour était déjà tombé.
Craignant de ne pouvoir regagner assez tôt Montargis, il prit une route de traverse qu'on lui indiqua. Par malheur, la brume s'épaississait de plus en plus, aucune étoile ne brillait dans le ciel; l'obscurité devint si profonde qu'il perdit son chemin. Il voulut retourner sur ses pas, croisa vingt sentiers, et se trouva enfin complétement égaré.
Après la contrariété de manquer le passage de la diligence, vint l'inquiétude sur sa situation. Il était seul, à pied, perdu dans une forêt, sans aucun moyen de retrouver sa direction, et porteur d'une somme assez forte dont il avait accepté la responsabilité. Son inexpérience augmentait ses angoisses. L'idée de forêt était liée, dans son souvenir, à tant d'aventures de vol et d'assassinat, qu'il s'attendait, d'instant en instant, à quelque funeste rencontre.