La position, à vrai dire, n'était point rassurante. Le lieu ne passait point pour sûr, et l'on parlait, depuis longtemps, de plusieurs maquignons subitement disparus, sans qu'on eût toutefois trouvé aucune trace de crime.
Notre jeune voyageur, le regard plongé dans l'espace et l'oreille au guet, suivait un sentier qu'il supposait devoir le conduire à quelque maison ou à quelque route; mais, les bois succédaient toujours aux bois! Enfin, il distingua une lueur éloignée, et au bout d'un quart d'heure, il atteignit un chemin de grande communication.
Une maison isolée (celle dont la lumière l'avait attiré) se dressait à peu de distance. Il se dirigeait vers la grande porte de la cour, lorsque le trot d'un cheval lui fit retourner la tête. Un cavalier venait de paraître au tournant de la route et fut, en un instant, près de lui.
Les premiers mots qu'il adressa au jeune homme lui firent comprendre que c'était le fermier lui-même. Il raconta comment il s'était égaré, et apprit du paysan qu'il suivait la route de Pithiviers. Montargis se trouvait à trois lieues derrière lui.
Le brouillard s'était insensiblement transformé en une bruine qui commençait à transpercer le jeune clerc; il parut s'effrayer de la distance qui lui restait à parcourir, et le cavalier, qui vit son hésitation, lui proposa d'entrer à la ferme.
Celle-ci avait un faux air de forteresse. Enveloppée d'un mur de clôture assez élevé, elle ne se laissait apercevoir qu'à travers les barreaux d'une grande porte à claire-voie soigneusement fermée. Le paysan, qui était descendu de cheval, ne s'en approcha point; tournant à droite, il gagna une autre entrée également close, mais dont il avait la clef.
A peine eut-il franchi le seuil, que des aboiements terribles retentirent aux deux extrémités de la cour. Le fermier avertit son hôte de ne rien craindre, et lui montra les chiens enchaînés dans leurs niches; tous deux étaient d'une grandeur extraordinaire, et tellement féroces, que la vue du maître lui-même ne put les apaiser.
A leurs cris, un garçon sortit de la maison et vint prendre le cheval du fermier. Celui-ci l'interrogea sur les ordres donnés avant son départ, et se dirigea vers les étables, afin de s'assurer s'ils avaient été exécutés.
Resté seul, notre clerc regarda autour de lui.
Une lanterne posée à terre par le garçon éclairait la cour d'une pâle lueur. Tout lui parut vide et désert. On ne voyait aucune trace de ce désordre champêtre indiquant la suspension momentanée d'un travail qui doit être bientôt repris: ni charrette oubliée là où les chevaux avaient été dételés, ni gerbes entassées en attendant la batterie, ni charrue renversée dans un coin et à demi enfouie sous la luzerne fraîchement coupée. La cour était balayée, les granges fermées au cadenas. Pas une vigne grimpant le long des murs; partout la pierre, le bois et le fer!