Il releva la lanterne et s'avança jusqu'à l'angle de la maison. Derrière s'étendait une seconde cour où les hurlements d'un troisième chien se firent entendre; au milieu se dressait un puits recouvert.
Notre voyageur chercha vainement ce petit jardin des fermes, où rampent les potirons bariolés, et où quelques ruches bourdonnent sous les haies d'églantiers et de sureaux. La verdure et les fleurs étaient partout absentes. Il n'aperçut même aucune trace de basse-cour ni de pigeonnier. L'habitation de son hôte manquait de tout ce qui fait la grâce, le mouvement et la gaieté de la vie des champs.
Le jeune homme pensa que, pour donner si peu aux agréments domestiques et au charme des yeux, son hôte devait être bien indifférent, ou bien calculateur, et, jugeant, malgré lui, par ce qu'il voyait, il se sentit en défiance de son caractère.
Cependant le fermier revint des étables et le fit entrer au logis.
L'intérieur de la ferme répondait à son extérieur. Les murs blanchis n'avaient d'autre ornement qu'une rangée de fusils de toutes dimensions; les meubles massifs ne rachetaient qu'imparfaitement leur apparence grossière par l'exagération de la solidité. Une propreté douteuse et l'absence de toutes les commodités de détail prouvaient que les soins d'une femme manquaient au ménage. Le jeune clerc apprit qu'en effet le fermier vivait seul avec ses deux fils.
Des signes trop certains l'indiquaient, du reste. Un couvert que nul ne se donnait la peine de desservir était dressé à demeure près de la fenêtre. Les assiettes et les plats y étaient dispersés sans ordre, chargés de pelures de pommes de terre et d'os à demi-rongés. Plusieurs bouteilles vides exhalaient une odeur d'eau-de-vie mêlée à l'âcre senteur de la fumée de tabac.
Après avoir fait asseoir son hôte, le fermier avait allumé sa pipe, et ses deux fils avaient repris leur travail devant le foyer. Le silence était à peine interrompu, de loin en loin, par une brève remarque à laquelle il était répliqué par un mot ou une exclamation; puis tout redevenait muet comme auparavant.
—Dès mon enfance, me dit le vieux caissier, j'avais été très-sensible à l'impression des objets extérieurs; plus tard, la réflexion m'avait appris à étudier les causes de cette impression plutôt qu'à la repousser. Je me mis donc à examiner beaucoup plus attentivement tout ce qui m'entourait.
Au-dessous des fusils que j'avais remarqués dès l'entrée, étaient suspendus des piéges à loup; à l'un d'eux pendaient encore les lambeaux d'une patte broyée qu'on n'avait point arrachée aux dents de fer. Le manteau fumeux de la cheminée était orné d'une chouette et d'un corbeau cloués au mur, les ailes étendues et la gorge traversée d'un énorme clou; une peau de renard, récemment écorché, s'étalait devant la fenêtre, et un croc de garde-manger, fixé à la principale poutre, laissait voir une oie décapitée dont le cadavre tournoyait au-dessus de nos têtes.
Mes yeux, blessés de tous ces détails, se reportèrent alors sur mes hôtes. Le père, assis vis-à-vis de moi, ne s'interrompait de fumer que pour se verser à boire ou pour adresser à ses fils une réprimande. L'aîné de ceux-ci grattait une longue baille dont les raclures sanglantes jetées dans le feu nous enveloppaient, par instant, d'une odeur fétidement douceâtre; le second aiguisait des couteaux de boucher. Un mot prononcé par le père m'apprit que l'on se préparait à tuer un porc le lendemain.