Il y avait dans ces occupations et dans tout l'aspect de cet intérieur je ne sais quelle brutalité d'habitudes qui semblait expliquer l'aride tristesse de l'extérieur et la compléter. Mon étonnement s'était peu à peu transformé en dégoût, et mon dégoût en malaise. Je ne puis détailler toutes les alliances d'images qui se succédèrent dans mon imagination; mais, cédant à une invincible répulsion, je me levai en déclarant que j'allais me remettre en route.

Le fermier fit quelques efforts pour me retenir: il parla de la pluie, de l'obscurité, de la longueur du chemin; je répondis à tout par l'absolue nécessité d'arriver à Montargis cette nuit même, et, le remerciant de sa courte hospitalité, je repartis avec un empressement qui dut lui confirmer la vérité de mes paroles.

Cependant la fraîcheur de la nuit et le mouvement de la marche ne tardèrent pas à changer la direction de mes idées. Éloigné des objets qui avaient éveillé chez moi une si vive répugnance, je sentis celle-ci se dissiper peu à peu. Je commençai par sourire de ma promptitude d'impression; puis, à mesure que la pluie devenait plus abondante et plus froide, mon ironie se changeait en mauvaise humeur. J'accusais, tout bas, la manie de prendre ses sensations pour des avertissements. Le fermier et ses fils n'étaient-ils pas libres, après tout, de vivre seuls, de chasser, d'avoir des chiens et de tuer un pourceau? où était le crime? Avec moins de susceptibilité nerveuse j'aurais accepté l'abri qu'ils m'offraient, et je dormirais chaudement, à cette heure, sur quelques bottes de paille, au lieu de cheminer péniblement sous la bruine! Je continuai ainsi à me gourmander moi-même jusqu'à Montargis, où j'arrivai vers le matin, rompu et transi.

Cependant lorsqu'au milieu du jour je me levai reposé, j'étais instinctivement revenu à mon premier jugement. L'aspect de la ferme se représentait à moi sous les couleurs repoussantes qui, la veille, m'avaient déterminé à fuir. J'avais beau soumettre mes impressions au raisonnement, celui-ci finissait, lui-même, par se taire, devant cet ensemble de détails sauvages, et était forcé d'y reconnaître l'expression d'une nature inférieure ou les éléments d'une funeste influence.

Je repartis le jour même, sans avoir pu rien apprendre sur le paysan, ni sur ses fils; mais le souvenir de la ferme resta profondément gravé dans ma mémoire.

Dix années plus tard, je traversais en diligence le département du Loiret. Penché à une des portières, je regardais des taillis nouvellement soumis à la culture, dont un de mes compagnons de voyage m'expliquait le défrichement, lorsque mon œil s'arrêta sur un mur d'enceinte percé d'une porte à claire-voie. Au fond s'élevait une maison dont tous les volets étaient clos et que je reconnus sur-le-champ; c'était la ferme où j'avais été reçu! Je la montrai vivement à mon compagnon, en lui demandant qui l'habitait.

—Personne pour le moment, me répondit-il.

—Mais n'a-t-elle point été tenue, il y a quelques années, par un homme et ses deux fils?

—Les Turreau, dit mon compagnon de route en me regardant; vous les avez connus?

—Je les ai vus une seule fois.