Il hocha la tête.

—Oui, oui, reprit-il; pendant bien des années ils ont vécu là comme des loups dans leur tanière; ça ne savait que travailler la terre, tuer le gibier et boire. Le père menait la maison: mais des hommes tout seuls, sans femmes pour les aimer, sans enfants pour les adoucir, sans Dieu pour les faire penser au ciel, ça tourne toujours à la bête féroce, voyez-vous; si bien qu'un matin, après avoir bu trop d'eau-de-vie, il paraît que l'aîné n'a pas voulu atteler la charrue; le père l'a frappé de son fouet, et le fils, qui était fou d'ivresse, l'a tué d'un coup de fusil.

Le 16 au soir.—L'histoire du vieux caissier m'a préoccupé tous ces jours-ci; elle est venue s'ajouter aux réflexions que m'avait inspirées mon rêve.

N'ai-je point à tirer de tout ceci un sérieux enseignement?

Si nos sensations ont une incontestable influence sur nos jugements, d'où vient que nous prenions si peu de souci des choses qui éveillent ou modifient ces sensations? Le monde extérieur se réflète perpétuellement en nous comme dans un miroir et nous remplit d'images qui deviennent, à notre insu, des germes d'opinion ou des règles de conduite. Tous les objets qui nous entourent sont donc, en réalité, autant de talismans d'où s'exhalent de bonnes et de funestes influences. C'est à notre sagesse de les choisir pour créer à notre âme une salubre atmosphère.

Convaincu de cette vérité, je me suis mis à faire une revue de ma mansarde.

Le premier objet sur lequel mes yeux se sont arrêtés est un vieux cartulaire provenant de la plus célèbre abbaye de ma province. Déroulé avec complaisance, il occupe le panneau le plus apparent. D'où vient que je lui ai donné cette place? Pour moi, qui ne suis ni un antiquaire, ni un érudit, cette feuille de parchemin rongée de mites devrait-elle avoir tant de prix? ne me serait-elle point devenue précieuse à cause d'un des abbés fondateurs, qui porte mon nom, et n'aurais-je point, par hasard, la prétention de m'en faire, aux yeux des visiteurs, un arbre généalogique? En écrivant ceci je sens que j'ai rougi. Allons, à bas le cartulaire! reléguons-le dans mon tiroir le plus profond.

En passant devant ma glace, j'ai aperçu plusieurs cartes de visites complaisamment étalées le long de l'encadrement. Par quel hasard n'y a-t-il là que des noms qui peuvent faire figure?... Voici un comte polonais... un colonel retraité... le député de mon département... Vite, vite, au feu ces témoignages de vanité! et mettons à la place cette carte écrite à la main par notre garçon de bureau, cette adresse de dîners économiques, et le reçu du revendeur auquel j'ai acheté mon dernier fauteuil. Ces indications de ma pauvreté sauront, comme le dit Montaigne, mater ma superbe, et me rappelleront sans cesse à la modestie qui fait la dignité des petits.

Je me suis arrêté devant les gravures accrochées au mur. Cette grosse Pomone qui rit assise sur des gerbes, et dont la corbeille ruisselle de fruits, ne fait naître que des idées de joie et d'abondance; je la regardais l'autre jour lorsque je me suis endormi en niant la misère; donnons-lui pour pendant ce tableau de l'hiver où tout exprime la tristesse et la souffrance: l'une des impressions tempérera l'autre.

Et cette Heureuse famille de Greuze! Quelle gaieté dans les yeux des enfants! que de douce sérénité sur le front de la jeune femme! quel attendrissement religieux dans les traits du grand-père! Que Dieu leur conserve la joie! mais suspendons à côté le tableau de cette mère qui pleure sur un berceau vide. La vie humaine a deux faces qu'il faut oser regarder tour à tour.