Cachons aussi ces magots ridicules qui garnissent ma cheminée. Platon a dit que le beau n'était autre chose que la forme visible du bon. S'il en est ainsi, le laid doit être la forme visible du mal; l'âme se déprave insensiblement à le contempler.

Mais surtout, pour entretenir en moi les instincts de tendresse et de pitié, suspendons au chevet de notre lit cette touchante image du dernier sommeil!

Jamais je n'ai pu y arrêter mes regards sans me sentir le cœur remué.

Une femme déjà vieille et vêtue de haillons s'est accroupie aux bords d'un chemin; son bâton est à ses pieds, sa tête repose sur la pierre; elle s'est endormie les mains jointes, en murmurant une prière apprise dans son enfance, endormie de son dernier sommeil et elle fait son dernier rêve!

Elle se voit toute petite, forte et joyeuse enfant qui garde les troupeaux dans les friches, qui cueille les mûres des haies, qui chante, salue les passants et fait le signe de la croix quand paraît au ciel la première étoile! Heureuse époque, pleine de parfums et de rayonnements! rien ne lui manque encore, car elle ignore ce qu'on peut désirer.

Mais la voilà grande; l'heure des travaux courageux est venue; il faut couper les foins, battre le blé, apporter à la ferme les fardeaux de trèfle en fleurs ou de ramées flétries. Si la fatigue est grande, l'espérance brille sur tout comme un soleil; elle essuie les gouttes de sueur. La jeune fille voit déjà que la vie est une tâche; mais elle l'accomplit encore en chantant.

Plus tard, le fardeau s'est alourdi; elle est femme, elle est mère! il faut économiser le pain du jour, avoir l'œil sur le lendemain, soigner les malades, soutenir les faibles, jouer, enfin, ce rôle de providence si doux quand Dieu vous aide, si cruel quand il vous abandonne. La femme est toujours forte; mais elle est inquiète; elle ne chante plus!

Encore quelques années et tout s'est assombri. La vigueur du chef de famille s'est brisée; sa femme le voit languir devant le foyer éteint; le froid et la faim achèvent ce que la maladie avait commencé; il meurt, et, près du cercueil fourni par la charité, la veuve s'asseoit à terre, pressant dans ses bras deux petits enfants demi-nus. Elle a peur de l'avenir, elle pleure et elle baisse la tête.

Enfin, l'avenir est venu; les enfants ont grandi, mais ne sont plus là. Le fils combat l'ennemi sous les drapeaux, et sa sœur est partie. Tous deux sont perdus pour bien longtemps; pour toujours peut-être; et la forte jeune fille, la vaillante femme, la courageuse mère n'est désormais qu'une vieille mendiante sans famille et sans abri! elle ne pleure plus, la douleur l'a domptée; elle se résigne et attend la mort.

La mort, amie fidèle des misérables! elle est arrivée, non pas horrible et railleuse, comme la superstition nous la représente, mais belle, souriante, couronnée d'étoiles! Le doux fantôme s'est baissé vers la mendiante; ses lèvres pâles ont murmuré de vagues paroles qui lui annoncent la fin de ses fatigues, une joie sereine, et la vieille mendiante, appuyée sur l'épaule de la grande libératrice, vient de passer, sans s'en apercevoir, de son dernier sommeil au sommeil sans fin.