Reste là, pauvre femme brisée, les feuilles des bois te serviront de linceul, la nuit répandra sur toi ses larmes de rosée, et les oiseaux chanteront doucement près de tes dépouilles. Ton apparition ici-bas n'aura pas laissé plus de traces que leur vol dans les airs; ton nom y est déjà oublié, et le seul héritage que tu puisses transmettre est ce bâton d'épine oublié à tes pieds!
Eh bien! quelqu'un le relèvera, quelque soldat de cette grande armée humaine dispersée par la misère ou le vice; car tu n'es pas une exception, tu es un exemple, et, sous le soleil qui luit si doucement pour tous, au milieu de ces vignobles en fleurs, de ces blés mûrs, de ces villes opulentes, des générations entières souffrent et sa succèdent, en se léguant le bâton du mendiant!...
La vue de cette douloureuse figure me rendra plus reconnaissant pour ce que Dieu m'a donné, plus compatissant pour ceux qu'il a traités avec moins de douceur; ce sera un enseignement et un sujet de réflexions....
Ah! si nous voulions veiller à tout ce qui peut nous améliorer, nous instruire; si notre intérieur était disposé de manière à devenir une perpétuelle école pour notre âme! mais le plus souvent, nous n'y prenons pas garde. L'homme est un éternel mystère pour lui-même; sa propre personne est une maison où il n'entre jamais et dont il n'étudie que les dehors. Chacun de nous aurait besoin de retrouver sans cesse devant lui la fameuse inscription qui éclaira autrefois Socrate, et qu'une main inconnue avait gravée sur les murs de Delphes:
Connais-toi toi-même.
CHAPITRE XII.
LA FIN D'UNE ANNÉE.
Le 30 décembre au soir.—J'étais au lit, à peine délivré de cette fièvre délirante gui m'a tenu si longtemps entre la vie et la mort. Mon cerveau affaibli faisait effort pour reprendre son activité; la pensée se produisait encore incomplète et confuse, comme un jet lumineux qui perce les nuages; je sentais, par instant, des retours de vertige qui brouillaient toutes mes perceptions; je flottais, pour ainsi dire, entre des alternatives d'égarement et de raison.
Quelquefois tout m'apparaissait clairement, comme ces perspectives qui s'ouvrent devant nous par un temps serein, du haut de quelque montagne élevée. Nous distinguons les eaux, les bois, les villages, les troupeaux, jusqu'au chalet posé aux bords du ravin; puis, subitement, une raffale chargée de brumes arrive, et tout se confond!
Ainsi livré aux oscillations d'une lucidité mal reconquise, je laissais mon esprit en suivre tous les mouvements sans vouloir distinguer la réalité de la vision; il glissait doucement de l'une à l'autre; la veille et le rêve se suivaient de plain pied!