[LES HEURES D'APRÈS-MIDI]
I
L'âge est venu, pas à pas, jour à jour,
Poser ses mains sur le front nu de notre amour
Et, de ses yeux moins vifs, l'a regardé.
Et, dans le beau jardin que Juillet a ridé,
Les fleurs, les bosquets et les feuilles vivantes
Ont laissé choir un peu de leur force fervente
Sur l'étang pâle et sur les chemins doux.
Parfois, le soleil marque, âpre et jaloux,
Une ombre dure, autour de sa lumière.
Pourtant, voici toujours les floraisons trémières
Qui persistent à se darder vers leur splendeur,
Et les saisons ont beau peser sur notre vie,
Toutes les racines de nos deux cœurs
Plus que jamais plongent inassouvies,
Et se crispent et s'enfoncent, dans le bonheur.
Oh! ces heures d'après-midi ceintes de roses
Qui s'enlacent autour du temps et se reposent
La joue en fleur et feu, contre son flanc transi!
Et rien, rien n'est meilleur que se sentir ainsi,
Heureux et, clairs encor, après combien d'années!
Mais si tout autre avait été la destinée
Et que, tous deux, nous eussions dû souffrir,
—Quand même!—oh! j'eusse aimé vivre et mourir,
Sans me plaindre, d'une amour obstinée.
II
Roses de Juin, vous les plus belles,
Avec vos cœurs de soleil transpercés;
Roses violentes et tranquilles, et telles
Qu'un vol léger d'oiseaux sur les branches posés;
Roses de Juin et de Juillet, droites et neuves,
Bouches, baisers qui tout à coup s'émeuvent
Ou s'apaisent, au va et vient du vent,
Caresse d'ombre et d'or, sur le jardin mouvant;
Roses d'ardeur muette et de volonté douce,
Roses de volupté en vos gaines de mousse,
Vous qui passez les jours du plein été
A vous aimer, dans la clarté;
Roses vives, fraîches, magnifiques, toutes nos roses
Oh! que pareils à vous nos multiples désirs,
Dans la chère fatigue ou le tremblant plaisir
S'entr'aiment, s'exaltent et se reposent!
III
Si d'autres fleurs décorent la maison
Et la splendeur du paysage,
Les étangs purs luisent toujours dans le gazon,
Avec les grands yeux d'eau de leur mouvant visage.
Dites de quels lointains profonds et inconnus
Tant de nouveaux oiseaux sont-ils venus,
Avec du soleil sur leurs ailes?
Juillet a remplacé Avril dans le jardin
Et les tons bleus par les grands tons incarnadins,
L'espace est chaud et le vent frêle;
Mille insectes brillent dans l'air, joyeusement,
Et l'été passe, en sa robe de diamants
Et d'étincelles.
IV
L'ombre est lustrale et l'aurore irisée.
De la branche, d'où s'envole là-haut
L'oiseau,
Tombent des gouttes de rosée.
Une pureté lucide et frêle
Orne le matin si clair
Que des prismes semblent briller dans l'air.
On écoute une source; on entend un bruit d'ailes.
Oh! que tes yeux sont beaux, à cette heure première
Où nos étangs d'argent luisent dans la lumière
Et reflètent le jour qui se lève là-bas.
Ton front est radieux et ton artère bat.
La vie intense et bonne et sa force divine
Entrent si pleinement, tel un battant bonheur,
En ta poitrine,
Que pour en contenir l'angoisse et la fureur,
Tes mains soudain prennent mes mains
Et les appuyent comme avec peur,
Contre ton cœur.
V
Je t'apporte, ce soir, comme offrande, ma joie
D'avoir plongé mon corps dans l'or et dans la soie
Du vent joyeux et franc et du soleil superbe:
Mes pieds sont clairs d'avoir marché parmi les herbes,
Mes mains douces d'avoir touché le cœur des fleurs,
Mes yeux brillants d'avoir soudain senti les pleurs
Naître, sourdre et monter, autour de mes prunelles,
Devant la terre en fête et sa force éternelle.
L'espace entre ses bras de bougeante clarté,
Ivre et fervent et sanglotant, m'a emporté,
Et j'ai passé je ne sais où, très loin, là-bas,
Avec des cris captifs que délivraient mes pas.
Je t'apporte la vie et la beauté des plaines;
Respire-les sur moi à franche et bonne haleine,
Les origans ont caressé mes doigts, et l'air
Et sa lumière et ses parfums sont dans ma chair.
VI
Asseyons-nous tous deux près du chemin,
Sur le vieux banc rongé de moisissures,
Et que je laisse, entre tes deux mains sûres,
Longtemps s'abandonner ma main.
Avec ma main qui longtemps s'abandonne
A la douceur de se sentir sur tes genoux,
Mon cœur aussi, mon cœur fervent et doux
Semble se reposer, entre tes deux mains bonnes
Et c'est la joie intense et c'est l'amour profond
Que nous goûtons à nous sentir si bien ensemble,
Sans qu'un seul mot trop fort sur nos lèvres ne tremble,
Ni même qu'un baiser n'aille brûler ton front.
Et nous prolongerions l'ardeur de ce silence
Et l'immobilité de nos muets désirs,
N'était que tout à coup à les sentir frémir
Je n'étreigne, sans le vouloir, tes mains qui pensent;
Tes mains, où mon bonheur entier reste celé
Et qui jamais, pour rien au monde,
N'attenteraient à ces choses profondes
Dont nous vivons, sans en devoir parler.
VII
Très doucement, plus doucement encore,
Berce ma tête entre tes bras,
Mon front fiévreux et mes yeux las;
Très doucement, plus doucement encore.
Baise mes lèvres, et dis-moi
Ces mots plus doux à chaque aurore,
Quand me les dit ta voix,
Et que tu t'es donnée, et que je t'aime encore.
Le joug surgit maussade et lourd; la nuit
Fut de gros rêves traversée;
La pluie et ses cheveux fouettent notre croisée
Et l'horizon est noir de nuages d'ennui.
Très doucement, plus doucement encore,
Berce ma tête entre tes bras,
Mon front fiévreux et mes yeux las;
C'est toi qui m'es la bonne aurore,
Dont la caresse est dans ta main
Et la lumière en tes paroles douces:
Voici que je renais, sans mal et sans secousse,
Au quotidien travail qui trace, en mon chemin,
Son signe,
Et me fait vivre, avec la volonté,
D'être une arme de force et de beauté,
Aux poings d'or d'une vie insigne.
VIII
Dans la maison où notre amour a voulu naître,
Avec les meubles chers peuplant l'ombre et les coins,
Où nous vivons à deux, ayant pour seuls témoins
Les roses qui nous regardent par les fenêtres.
Il est des jours choisis, d'un si doux réconfort,
Et des heures d'été, si belles de silence,
Que j'arrête parfois le temps qui se balance,
Dans l'horloge de chêne, avec son disque d'or.
Alors l'heure, le jour, la nuit est si bien nôtre
Que le bonheur qui nous frôle n'entend plus rien,
Sinon les battements de ton cœur et du mien
Qu'une étreinte soudaine approche l'un de l'autre.
IX
Le bon travail, fenêtre ouverte,
Avec l'ombre des feuilles vertes
Et le voyage du soleil
Sur le papier vermeil,
Maintient la douce violence
De son silence,
En notre bonne et pensive maison.
Et vivement les fleurs se penchent
Et les grands fruits luisent, de branche en branche,
Et les merles et les bouvreuils et les pinsons
Chantent et chantent
Pour que mes vers éclatent
Clairs et frais, purs et vrais,
Ainsi que leurs chansons,
Leur chair dorée et leurs pétales écarlates.
Et je te vois passer dans le jardin, là-bas,
Parfois à l'ombre et au soleil mêlée;
Mais ta tête ne se retourne pas,
Pour que l'heure ne soit troublée
Où je travaille, avec mon cœur jaloux,
A ces poèmes francs et doux.
X
Toute croyance habite au fond de notre amour.
On lie une pensée ardente aux moindres choses:
A l'éveil d'un bourgeon, au déclin d'une rose,
Au vol d'un frêle et bel oiseau qui, tour à tour,
Arrive ou disparaît, dans l'ombre ou la lumière.
Un nid, qui se disjoint au bord moussu d'un toit
Et que le vent saccage, emplit l'esprit d'effroi.
Un insecte qui mord le cœur des fleurs trémières
Epouvante: tout est crainte, tout est espoir.
Que la raison, avec sa neige âpre et calmante,
Refroidisse soudain ces angoisses charmantes,
Qu'importe, acceptons-les sans trop savoir
Le faux, le vrai, le mal, le bien qu'elles présagent;
Soyons heureux de nous sentir, enfants,
Pour croire à leur pouvoir fatal ou triomphant;
Et gardons-nous, volets fermés, des gens trop sages.
XI
L'aube, l'ombre, le soir, l'espace et les étoiles;
Ce que la nuit recèle ou montre entre ses voiles,
Se mêle à la ferveur de notre être exalté.
Ceux qui vivent d'amour vivent d'éternité.
Il n'importe que leur raison adhère ou railla
Et leur tende, debout, sur ses hautes murailles,
Au long des quais et des havres ses flambeaux clairs;
Eux, sont les voyageurs d'au delà de la mer.
Ils regardent le jour luire de plage en plage,
Très loin, plus loin que l'océan et ses flots noirs;
La fixe certitude et le tremblant espoir
Pour leurs regards ardents ont le même visage.
Heureux et clairs, ils croient, avec avidité;
Leur âme est la profonde et soudaine clarté
Dont ils brûlent le front des plus hautains problèmes;
Et pour savoir le monde, ils ne scrutent qu'eux-mêmes.
Ils vont, par des chemins lointains, choisis par eux;
Vivant des vérités que renferment leurs yeux
Simples et nus, profonds et doux comme l'aurore;
Et pour eux seuls, les paradis chantent encore.
XII
C'est la bonne heure, où la lampe s'allume:
Tout est si calme et consolant, ce soir,
Et le silence est tel, que l'on entendrait choir
Des plumes.
C'est la bonne heure où, doucement,
S'en vient la bien-aimée,
Comme la brise ou la fumée,
Tout doucement, tout lentement.
Elle ne dit rien d'abord—et je l'écoute;
Et son âme, que j'entends toute,
Je la surprends luire et jaillir
Et je la baise sur ses yeux.
C'est la bonne heure, où la lampe s'allume,
Où les aveux
De s'être aimés le jour durant,
Du fond du cœur profond, mais transparent,
S'exhument.
Et l'on se dit les simples choses:
Le fruit qu'on a cueilli dans le jardin;
La fleur qui s'est ouverte,
D'entre les mousses vertes;
Et la pensée éclose, en des émois soudains,
Au souvenir d'un mot de tendresse fanée
Surpris au fond d'un vieux tiroir,
Sur un billet de l'autre année.
XIII
Les baisers morts des défuntes années
Ont mis leur sceau sur ton visage,
Et, sous le vent morne et rugueux de l'âge,
Bien des roses, parmi tes traits, se sont fanées.
Je ne vois plus ta bouche et tes grands yeux
Luire, comme un matin de fête,
Ni, lentement, se repeser ta tête,
Dans le jardin massif et noir de tes cheveux,
Tes mains chères qui demeurent si douces
Ne viennent plus comme autrefois,
Avec de la lumière au bout des doigts,
Me caresser le front, comme une aube les mousses.
Ta chair jeune et belle, ta chair
Que je parais de mes pensées,
N'a plus sa fraîcheur pure de rosée,
Et tes bras ne sont plus pareils aux rameaux clairs.
Tout tombe, hélas, et se fane sans cesse;
Tout est changé, même ta voix,
Ton corps s'est affaissé comme un pavois,
Pour laisser choir les victoires de la jeunesse.
Mais néanmoins, mon cœur ferme et fervent te dit:
Que m'importent les ans jour à jour alourdis,
Puisque je sais que rien au monde
Ne troublera jamais notre être exalté
Et que notre âme est trop profonde
Pour que l'amour dépende encor de la beauté.
XIV
Voici quinze ans déjà que nous pensons d'accord;
Que notre ardeur claire et belle vainc l'habitude,
Mégère à lourde voix, dont les lentes mains rudes
Usent l'amour le plus tenace et le plus fort.
Je te regarde, et tous les jours je te découvre,
Tant est intime ou ta douceur ou ta fierté:
Le temps, certe, obscurcit les yeux de ta beauté,
Mais exalte ton cœur dont le fond d'or s'entr'ouvre.
Tu te laisses naïvement approfondir,
Et ton âme, toujours, paraît fraîche et nouvelle;
Les mâts au clair, comme une ardente caravelle,
Notre bonheur parcourt les mers de nos désirs.
C'est en nous seuls que nous ancrons notre croyance,
A la franchise nue et la simple bonté;
Nous agissons et nous vivons dans la clarté
D'une joyeuse et translucide confiance.
Ta force est d'être frêle et pure infiniment;
De traverser, le cœur en feu, tous chemins sombres,
Et d'avoir conservé, malgré la brume ou l'ombre,
Tous les rayons de l'aube en ton âme d'enfant.
XV
J'ai cru à tout jamais notre joie engourdie
Comme un soleil fané avant qu'il ne fût nuit,
Le jour qu'avec ses bras de plomb, la maladie
M'a lourdement traîné vers son fauteuil d'ennui.
Les fleurs et le jardin m'étaient crainte ou fallace;
Mes yeux souffraient à voir flamber les midis blancs,
Et mes deux mains, mes mains, semblaient déjà trop lasses
Pour retenir captif notre bonheur tremblant.
Mes désirs n'étaient plus que des plantes mauvaises,
Ils se mordaient entre eux comme au vent les chardons,
Je me sentais le cœur à la fois glace et braise
Et tout à coup aride et rebelle aux pardons.
Mais tu me dis le mot qui bellement console
Sans le chercher ailleurs que dans l'immense amour;
Et je vivais avec le feu de ta parole
Et m'y chauffais, la nuit, jusqu'au lever du jour.
L'homme diminué que je me sentais être,
Pour moi-même et pour tous, n'existait par pour toi;
Tu me cueillais des fleurs au bord de la fenêtre,
Et je croyais en la santé, avec ta foi.
Et tu me rapportais, dans les plis de ta robe,
L'air vivace, le vent des champs et des forêts,
Et les parfums du soir ou les odeurs de l'aube,
Et le soleil, en tes baisers profonds et frais.