XVI
Tout ce qui vit autour de nous,
Sous la douce et fragile lumière,
Herbes frêles, rameaux tendres, roses trémières,
Et l'ombre qui les frêle et le vent qui les noue,
Et les chantants et sautillants oiseaux
Qui follement s'essaiment,
Comme des grappes de joyaux
Dans le soleil,
Tout ce qui vit au beau jardin vermeil,
Ingénument, nous aime;
Et nous,
Nous aimons tout.
Nous adorons le lys que nous voyons grandir
Et les hauts tournesols plus clairs que le Nadir
—Cercles environnés de pétales de flammes—
Brûlent, à travers leur ardeur, nos âmes.
Les fleurs les plus simples, les phlox et les lilas,
Au long des murs, parmi les pariétaires,
Croissent, pour être proches de nos pas;
Et les herbes involontaires,
Dans le gazon où nous avons passé,
Ouvrent les jeux mouillés de leur rosée.
Et nous vivons ainsi avec les fleurs et l'herbe,
Simples et purs, ardents et exaltés,
Perdus dans notre amour comme, dans l'or, les gerbes,
Et fièrement, laissant l'impérieux été
Trouer et traverser de ses pleines clartés
Nos chairs, nos cœurs, et nos deux volontés.
XVII
Avec mes sens, avec mon cœur et mon cerveau,
Avec mon être entier tendu comme un flambeau
Vers ta bonté et vers ta charité
Sans cesse inassouvies,
Je t'aime et te louange et je te remercie
D'être venue, un jour, si simplement,
Par les chemins du dévouement,
Prendre, en tes mains bienfaisantes, ma vie.
Depuis ce jour,
Je sais, oh! quel amour
Candide et clair ainsi que la rosée
Tombe de toi sur mon âme tranquillisée.
Je me sens tien, par tous les liens brûlants
Qui rattachent à leur brasier les flammes;
Toute ma chair, toute mon âme
Monte vers toi, d'un inlassable élan;
Je ne cesse de longuement me souvenir
De ta ferveur profonde et de ton charme,
Si bien que, tout à coup, je sens mes yeux s'emplir,
Délicieusement, d'inoubliables larmes.
Et je m'en viens vers toi, heureux et recueilli,
Avec le désir fier d'être à jamais celui
Qui t'est et te sera la plus sûre des joies.
Toute notre tendresse autour de nous flamboie;
Tout écho de mon être à ton appel répond;
L'heure est unique et d'extase solennisée
Et mes doigts sont tremblants, rien qu'à frôler ton front,
Comme s'ils y touchaient l'aile de tes pensées.
XVIII
Les jours de fraîche et tranquille santé,
Lorsque la vie est belle ainsi qu'une conquête,
Le bon travail prend place à mes côtés,
Comme un ami qu'on fête.
Il vient des pays doux et rayonnants,
Avec des mots plus clairs que les rosées,
Pour y sertir, en les illuminant,
Nos sentiments et nos pensées.
Il saisit l'être en un tourbillon fou;
Il érige l'esprit, sur de géants pilastres;
Il lui verse le feu qui fait vivre les astres;
Il apporte le don d'être Dieu tout à coup.
Et les transports fiévreux et les affres profondes,
Tout sert à sa tragique volonté
De rajeunir le sang de la beauté,
Dans les veines du monde.
Je suis à sa merci, comme une ardente proie.
Aussi, quand je reviens, bien que lassé et lourd,
Vers le repos de ton amour,
Avec les feux de mon idée ample et suprême,
Me semble-t-il—oh! qu'un instant—
Que je t'apporte, en mon cœur haletant,
Le battement de cœur de l'univers lui-même.
XIX
Je suis sorti des bosquets du sommeil,
Morose un peu de l'avoir délaissée
Sous leurs branches et leurs ombres tressées,
Loin du joyeux et matinal soleil.
Déjà luisent les phlox et les roses trémières;
Et je m'en vais par le jardin, songeant
A des vers clairs de cristal et d'argent
Qui tinteraient, dans la lumière.
Puis tout à coup, je m'en reviens vers toi,
Avec tant de ferveur et tant d'émoi
Qu'il me semble que ma pensée
De loin, subitement, a déjà traversé,
Pour provoquer ta joie et ton réveil,
Toute l'ombre feuillue et lourde du sommeil.
Et quand je te rejoins dans notre maison tiède
Que l'ombre et le silence encore possèdent,
Mes baisers francs, mes baisers clairs,
Sonnent, comme une aubade, aux vallons de ta chair.
XX
Hélas! lorsque le plomb des maladies,
Avec mon sang torpide et lourd,
Avec mon sang de jour en jour
Plus torpide et plus lourd,
Coulait, parmi mes veines engourdies;
Lorsque mes yeux, mes pauvres yeux,
Sur mes longues mains pâles
Suivaient, avec hargne, les empreintes fatales
Du mal insidieux;
Lorsque ma peau séchait comme une écorce,
Que je n'avais plus même assez de force
Pour imprimer ma bouche en feu contre ton cœur,
Et baiser, là, notre bonheur;
Lorsque les jours mornes et identiques
Rongeaient ma via avec morosité,
Jamais je n'aurais pu trouver la volonté
Et la force de me dresser stoïque,
Si tu n'avais versé dans mon corps quotidien,
Avec tes mains patientes, douces, sereine,
A chaque heure des si longues semaines,
L'héroïsme secret qui coulait dans le tien.
XXI
Le clair jardin c'est la santé.
Il la prodigue, en sa clarté,
Au va et vient de ses milliers de mains,
De palmes et de feuilles.
Et la bonne ombre, où il accueille,
Après de longs chemins,
Nos pas,
Verse, à nos membres las,
Une force vivace et douce
Comme ses mousses.
Quand l'étang joue avec lèvent et le soleil,
Un cœur vermeil
Semble habiter au fond de l'eau
Et battre, ardent et jeune, avec le flot;
Et les glaïeuls dardés et les roses ferventes,
Qui dans leur splendeur bougent,
Tendent, du bout de leurs tiges vivantes,
Leurs coupes d'or et de sang rouge.
Le jardin clair c'est la santé.
XXII
C'était en juin, dans le jardin,
C'était notre heure et notre jour;
Et nos jeux regardaient, avec un tel amour,
Les choses,
Qu'il nous semblait que doucement s'ouvraient
Et nous voyaient et nous aimaient
Les roses.
Le ciel était plus pur qu'il ne le fut jamais:
Les insectes et les oiseaux
Volaient dans l'or et dans la joie
D'un air frêle comme la soie;
Et nos baisers étaient si beaux
Qu'ils exaltaient et la lumière et les oiseaux.
On eût dit un bonheur qui tout à coup s'azure
Et veut le ciel entier pour resplendir;
Toute la vie entrait, par de douces brisures,
Dans notre être, pour le grandir.
Et ce n'étaient que cris invocatoires,
Et fous élans et prières et vœux,
Et le besoin, soudain, de recréer des dieux,
Afin de croire.
XXIII
Et te donner ne suffit plus, tu te prodigues:
L'élan qui t'emporte à nous aimer plus fort, toujours.
Bondit et rebondit, sans cesse et sans fatigue,
Toujours plus haut vers le grand ciel du plein amour.
Un serrement de mains, un regard doux t'enfièvre;
Et ton cœur m'apparaît si soudainement beau
Que j'ai crainte, parfois, de tes yeux et tes lèvres,
Et que j'en sois indigne et que tu m'aimes trop.
Ah! ces claires ardeurs de tendresse trop haute
Pour le pauvre être humain qui n'a qu'un pauvre cœur
Tout mouillé de regrets, tout épineux de fautes,
Pour les sentir passer et se résoudre en pleurs.
XXIV
O le calme jardin d'été où rien ne bouge!
Sinon là-bas, vers le milieu
De l'étang clair et radieux,
Pareils à des langues de feu,
Des poissons rouges.
Ce sont nos souvenirs jouant en nos pensées
Calmes et apaisées
Et lucides—comme cette eau
De confiance et de repos.
Et l'eau s'éclaire et les poissons sautillent
Au brusque et merveilleux soleil,
Non loin des iris verts et des blanches coquilles
Et des pierres, immobiles
Autour des bords vermeils.
Et c'est doux de les voir aller, venir ainsi,
Dans la fraîcheur et la splendeur
Qui les effleure,
Sans crainte aucune et sans souci,
Qu'ils ramènent, du fond à la surface,
D'autres regrets que des regrets fugaces.
XXV
Comme à d'autres, l'heure et l'humeur:
L'heure morose ou l'humeur malévole
Nous ont, de leurs sceaux noirs, marqué le cœur;
Mais, néanmoins, jamais,
Même les soirs des jours mauvais,
Nos cœurs ne se sont dit les fatales paroles.
La sincérité claire, ardente, illuminée,
Nous fut joie et conseil,
Si bien que notre âme passionnée
Toujours s'y retrempa, comme en un flux vermeil.
Et nous nous sommes dit nos plus pauvres misères,
Les égrenant comme un âpre rosaire,
L'un devant l'autre, en sanglotant d'amour;
Et doucement et tour à tour
Sur nos lèvres qui les disaient d'une voix haute
Nos deux bouches, à chaque aveu, baisaient nos fautes
Ainsi,
Très simplement, sans lâcheté ni sans blasphème,
Nous nous sommes sauvés du monde et de nous-mêmes,
Nous épargnant les deuils et les rongeants soucis,
Et regardant notre âme renaître,
Comme renaît après la pluie,
Quand le soleil la chauffe et doucement l'essuie,
La pureté de verre et d'or d'une fenêtre.
XXVI
Les barques d'or du bel été
Qui partirent, folles d'espace,
S'en reviennent mornes et lasses
Des horizons ensanglantés.
A coups de rames monotones,
Elles s'avancent sur les eaux;
On les prendrait pour des berceaux
Où dormiraient des fleurs d'automne
Tiges de lys au beau front d'or,
Toutes vous gisez abattues;
Seules, les roses s évertuent
A vivre, au delà de la mort.
Qu'importe à leur beauté plénière
Qu'Octobre luise ou bien Avril:
Leur désir simple et puéril
Boit, jusqu'au sang, toute lumière.
Même aux jours noirs, quand meurt le ciel,
Sous la nuée âpre et hagarde,
Sitôt qu'une clarté se darde
Elles s'exaltent vers Noël.
Vous, nos âmes, faites comme elles;
Elles n'ont pas l'orgueil des lys,
Mais détiennent, entre leurs plis,
L'ardeur sacrée et immortelle.
XXVII
Ardeur des sens, ardeur des cœurs, ardeur des âmes,
Vainsmots créés par ceux qui diminuent l'amour;
Soleil, tu ne distingues pas d'entre tes flammes
Celles du soir, de l'aube ou du midi des jours.
Tu marches aveuglé par ta propre lumière,
Dans le torride azur, sous les grands cieux cintrés,
Ne sachant rien, sinon que ta force est plénière
Et que ton feu travaille aux mystères sacrés.
Car aimer, c'est agir et s'exalter sans trève;
O toi, dont la douceur baigne mon cœur altier,
A quoi bon soupeser l'or pur de notre rêve?
Je t'aime tout entière, avec mon être entier.
XXVIII
L'immobile beauté
Des soirs d'été,
Sur les gazons où ils s'éploient,
Nous offre le symbole
Sans geste vain, ni sans parole,
Du repos dans la joie.
Le matin jeune et ses surprises
S'en sont allés, avec les brises;
Midi lui-même et les pans de velours
De ses vents chauds, de ses vents lourds
Ne tombe plus sur la plaine torride;
Et voici l'heure où, lentement, le soir,
Sais que bouge la branche ou que l'étang se ride,
S'en vient, du haut des monts, dans le jardin, s'asseoir.
O la planité d'or à l'infini des eaux,
Et les arbres et leurs ombres sur les roseaux,
Et le tranquille et somptueux silence,
Dont nous goûtons alors
Si fort
L'immuable présence,
Que notre vœu serait d'en vivre ou d'en mourir
Et d'en revivre,
Comme deux cœurs, inlassablement ivres
De lumières, qui ne peuvent périr!
XXIX
Vous m'avez dit, tel soir, des paroles si belles
Que sans doute les fleurs, qui se penchaient vers nous,
Soudain nous ont aimés et que l'une d'entre elles,
Pour nous toucher tous deux, tomba sur nos genoux.
Vous me parliez des temps prochains où nos années,
Comme des fruits trop murs, se laisseraient cueillir;
Comment éclaterait le glas des destinées,
Et comme on s'aimerait, en se sentant vieillir.
Votre voix m'enlaçait comme une chère étreinte,
Et votre cœur brûlait si tranquillement beau
Qu'en ce moment j'aurais pu voir s'ouvrir sans crainte
Les tortueux chemins qui vont vers le tombeau.
XXX
«Heures du matin clair», «Heures d'après-midi»,
Heures superbement et doucement élues,
Dont la ronde s'allonge en nos sentiers tiédis
Et que nos rosiers d'or au passage saluent;
Voici l'été qui meurt et l'automne qui naît.
Heures ceintes de fleurs, reviendrez-vous jamais?
Pourtant, si le destin, qui tient en mains les astres,
Nous épargne ses maux, ses coups et ses désastres,
Peut-être, un jour, reviendrez-vous, devant mes yeux,
Entrelacer vos pas égaux et radieux;
Et mêlerais-je, à votre ronde ardente et douce
Tournant, dans l'ombre et le soleil, sur les pelouses,
—Tel un suprême, immense et souverain espoir—
Les pas et les adieux de mes «heures du soir».