DU MÊME AUTEUR

Poésie
POÈMES
POÈMES, nouvelle série
POÈMES, iiie série
LES FORCES TUMULTUEUSES
LES VILLES TENTACULAIRES, précédées des CAMPAGNES HALLUCINÉES
LA MULTIPLE SPLENDEUR
LES HEURES CLAIRES, Suivies des HEURES D'APRES-MIDI.
LES VISAGES DE LA VIE, Suivis des DOUZE MOIS
ALMANACH (chez Dietrich, à Bruxelles)
PETITES LÉGENDES (chez Deman, à Bruxelles)
TOUTE LA FLANDRE (chez Deman, à Bruxelles)
Théâtre
LES AUBES, drame lyrique en actes (chez Deman, à Bruxelles)
DEUX DRAMES (Philippe II.—Le Cloître)


À
ANDRÉ GIDE

LE PARADIS
I
Des buissons lumineux fusaient comme des gerbes;
Mille insectes, tels des prismes, vibraient dans l'air;
Le vent jouait avec l'ombre des lilas clairs,
Sur le tissu des eaux et les nappes de l'herbe.
Un lion se couchait sous des branches en fleurs;
Le daim flexible errait là-bas, près des panthères;
Et les paons déployaient des faisceaux de lueurs
Parmi les phlox en feu et les lys de lumière.
Dieu seul régnait sur terre et seul régnait aux cieux.
Adam vivait, captif en des chaînes divines;
Eve écoutait le chant menu des sources fines,
Le sourire du monde habitait ses beaux yeux;
Un archange tranquille et pur veillait sur elle
Et, chaque soir, quand se dardaient,là-haut, les ors,
Pour que la nuit fût douce au repos de son corps,
L'archange endormait Eve au creux de sa grande aile.
Avec de la rosée au vallon de ses seins,
Elle se réveillait, candidement, dans l'aube;
Et l'archange séchait aux clartés de sa robe
Les longs cheveux dont Eve avait empli sa main.
L'ombre se déliait de l'étreinte des roses
Qui sommeillaient encore et s'inclinaient là-bas;
Et le couple montait vers les apothéoses
Que le jardin sacré dressait devant ses pas.
Comme hier, comme toujours, les bêtes familières
Avec le frais soleil dormaient sur les gazons;
Les insectes brillaient à la pointe des pierres
Et les paons lumineux rouaient aux horizons;
Les tigres clairs,auprès des fleurs simples et douces,
Sans les blesser jamais, posaient leurs mufles roux;
Et les bonds des chevreuils,dans l'herbe et sur la mousse,
S'entremêlaient sous le regard des lions doux;
Rien n'avait dérangé les splendeurs de la veille:
C'était le même rythme unique et glorieux,
Le même ordre lucide et la même merveille
Et la même présence immuable de Dieu.
II
Pourtant, après des ans et puis des ans, un jour,
Eve sentit son âme impatiente et lasse
D'être à jamais la fleur sans sève et sans amour
D'un torride bonheur, monotone et tenace;
Aux cieux; planait encor l'orageuse menace
Quand le désir lui vint d'en éprouver l'éclair.
Un large et doux frisson glissa dès lors sur elle
Et, pour le ressentir jusqu'au fond de sa chair,
Eve, contre son cœur, serrait ses deux mains frêles.
L'archange, avec angoisse, interrogeait, la nuit,
Le brusque et violent réveil de la dormeuse
Et les gestes épars de son étrange ennui,
Mais Eve demeurait close et silencieuse.
Il consultait en vain les fleurs et les oiseaux
Qui vivaient avec elle au bord des sources nues,
Et le miroir fidèle et souterrain des eaux
D'où peut-être sourdait sa pensée inconnue.
Un soir, qu'il se penchait, avec des doigts pieux,
Doucement, lentement, pour lui fermer les yeux,
Eve bondit soudain hors de son aile immense.
Oh! l'heureuse, subite et féconde démence,
Que l'ange, avec son cœur trop pur, ne comprit pas.
Elle était loin qu'il lui tendait encor les bras
Tandis qu'elle levait déjà son corps sans voiles
Eperdûment, là-bas, vers des brasiers d'étoiles.
Adam la vit ainsi et tout son cœur trembla.
Jadis, quand, au soir descendant, ses courses
De marcheur solitaire erraient par là,
Joueuse, il l'avait vue au bord des sources
Vouloir, en ses deux mains, saisir
Les bulles d'eau fugaces
Que les sables du fond lançaient vers la surface;
Il l'avait vue encor ardente au seul plaisir
De ployer vers le sol, avec des doigts agiles.
Les brins d'herbe légers
Et d'y regarder luire et tout à coup bouger
Les insectes fragiles;
Eve n'était alors qu'un bel enfant distrait
Quand lui, l'homme, cherchait déjà quelqu'autre vie
Non asservie
Là-bas, au loin, parmi les monts et les forêts.
Eve voulait aimer, Adam voulait connaître;
Et de la voir ainsi, vers l'ombre et la splendeur,
Tendue, il devina soudain quel nouvel être
Eve, à son tour, sentait naître et battre en son cœur.
Il s'approcha, ardent et gauche, avec la crainte
D'effaroucher ces yeux dans leur songe perdus;
Des grappes de parfums tombaient des térébinthes
Et le sol était chaud de parfums répandus.
Il hésitait et s'attardait quand la belle Eve,
Avec un geste fier, s'empara de ses mains,
Les baisa longuement, lentement, comme en rêve,
Et doucement glissa leur douceur sur ses seins.
Jusqu'au fond de sa chair s'étendit leur brûlure.
Sa bouche avait trouvé la bouche où s'embraser.
Et ses doigts épandaient sa grande chevelure
Sur la nombreuse ardeur de leurs premiers baisers.
Ils s'étaient tous les deux couchés près des fontaines
Où comme seuls témoins ne luisaient que leurs yeux.
Adam sentait sa force inconnue et soudaine
Croître, sous un émoi brusque et délicieux.
Le corps d'Eve cachait de profondes retraites
Douces comme la mousse au vent tiède du jour;
Et les gazons foulés et les gerbes défaites
Se laissaient écraser sous leur mouvant amour.
Et quand le spasme enfin sauta de leur poitrine
Et les retint broyés entre leurs bras raidis,
Toute la grande nuit amoureuse et féline
Fit plus douce sa brise au cœur du paradis.
Soudain
Un nuage d'abord lointain,
Mais dont se déchaînait le tournoyant vertige
Au point de n'être plus que terreur et prodige,
Bondit de l'horizon au travers de la nuit.
Adam releva Eve et serra contre lui
Le pâle et doux effroi de sa chair frissonnante.
Le nuage approchait, livide et sulfureux,
Il était débordant de menaces tonnantes
Et tout à coup, au ras du sol, devant leurs yeux,
A l'endroit même où les herbes sauvages
Etaient chaudes encor
D'avoir été la couche où s'aimèrent leurs corps,
Toute la rage
Du formidable et ténébreux nuage
Mordit.
Et dans l'ombre la voix du Seigneur s'entendit.
Des feux sortaient des fleurs et des buissons nocturnes;
Au détour des sentiers profonds et taciturnes,
L'épée entre leurs mains, les anges flamboyaient;
On entendait rugir des lions vers les astres;
Des cris d'aigle hélaient la mort et ses désastres;
Tous les palmiers géants, au bord des lacs, ployaient
Sous le même vent dur de colère et de haine,
Qui s'acharnait sur Eve et sur Adam, là-bas,
Et dans l'immense nuit précipitait leurs pas
Vers les mondes nouveaux de la ferveur humaine.
L'ordre divin et primitif n'existait plus.
Tout un autre univers se dégageait de l'ombre
Où des rythmes nouveaux encore irrésolus
Entremêlaient leur force et leurs ondes sans nombre.
Vous les sentiez courir en vous, grands bois vermeils,
Tumultueux de vent ou calmes de rosée,
Et toi, montagne, et vous, neiges cristallisées,
Là-haut, en des palais de gel et de soleil
Et toi, sol bienveillant aux fruits, aux fleurs, aux graines,
Et toi, clarté chantante et douce des fontaines,
Et vous, minéraux froids, subtils et ténébreux,
Et vous, astres mêlés au tournoiement des cieux,
Et toi, fleuve jeté aux flots océaniques,
Et toi, le temps, et vous, l'espace et l'infini,
Et vous enfin, cerveaux d'Eve et d'Adam, unis
Pour la vie innombrable et pour la mort unique.
L'homme sentit bientôt comme un multiple aimant
Solliciter sa force et la mêler aux choses;
Il devinait les buts, il soupçonnait les causes
Et les mots s'exaltaient sur ses lèvres d'amant;
Son cœur naïf, sans le vouloir, aima la terre
Et l'eau obéissante et l'arbre autoritaire
Et les feux jaillissants des cailloux fracassés.
Les fruits tentaient sa bouche avec leurs ors placides
Et les raisins broyés des grappes translucides
Illuminaient sa soif avant de l'apaiser.
Et la chasse et la lutte et les bêtes hurlantes
Eveillèrent l'adresse endormie en ses mains,
Et l'orgueil le dota de forces violentes
Pour que lui-même, un jour, bâtit seul son destin.
Et la femme, plus belle encor depuis que l'homme
Avait ému sa chair du frisson merveilleux,
Vivait dans les bois d'or baignés d'aube et d'arômes
Avec tout l'avenir dans les pleurs de ses yeux.
C'est en elle que s'éveilla la première âme
Faite de force douce et de trouble inconnu,
A l'heure où tout son cœur se répandait en flammes
Sur le germe d'enfant que serrait son flanc nu.
Le soir, lorsque le jour dans la gloire s'achève
Et que luisent les pieds des troncs dans les forêts,
Elle étendait son corps déjà plein de son rêve
Sur les pentes des rocs que le couchant dorait;
Ses beaux seins soulevés faisaient deux ombres rondes
Sur sa peau frémissante et claire ainsi que l'eau,
Et le soleil frôlant toute sa chair féconde
Semblait mûrir ainsi tout le monde nouveau.
Elle songeait, vaillante et grave, ardente et lente,
Au sort humain multiplié par son amour,
A la volonté belle, énorme et violente
Qui dompterait la terre et ses forces un jour.
Vous lui apparaissiez, vous, les douleurs sacrées,
Et vous, les désespoirs, et vous, les maux profonds,
Et d'avance la grande Eve transfigurée
Prit vos mains en ses mains et vous baisa le front;
Mais vous aussi, grandeur, folie, audace humaines,
Vous exaltiez son cœur pour en chasser le deuil,
Et vos transports naissants et vos ardeurs soudaines
Lui prédirent quels bonds soulèveraient l'orgueil;
Elle espérait en vous, recherches et pensées,
Acharnement de vivre et de vouloir le mieux
Dans la peine vaillante et la joie angoissée,
Si bien que, s'en allant un soir sous le ciel bleu,
Libre et belle, par un chemin de mousses vertes,
Elle aperçut le seuil du paradis, là-bas:
L'ange était accueillant, la porte était ouverte;
Mais, détournant la tête, elle n'y rentra pas.


HERCULE
Que faire désormais pour se grandir encore?
Hélas! depuis quels temps
Avait-il fatigué les soirs et les aurores.
Hélas! depuis quels temps,
Depuis quels temps de tumulte et d'effroi
Avait-il fatigué les marais et les bois,
Les monts silencieux et les grèves sonores
Du bruit terrible et persistant
De ses exploits?
Bien que son cœur brûlât comme autrefois son torse,
Parfois il lui semblait que s'éteignait sa force;
Tant de héros plus prompts et plus jeunes que lui
Avaient de leurs travaux illuminé la nuit.
Et jour à jour, ses pas sonnaient plus solitaires
Même en retentissant jusqu'au bout de la terre.
Lentement le soleil vers le Zénith monta,
Et, depuis cet instant jusques au crépuscule,
L'Œta
Put voir, marcher et s'arrêter sans but, Hercule.
Il hésitait
Devant les routes,
Allait et revenait et s'emportait
Pour tout à coup se recueillir comme aux écoutes;
Son esprit s'embrouillait à voir trop de chemins
Trouer les bois, couper les plaines;
La colère mauvaise enflamma son haleine,
L'impatience entra dans ses doigts et ses mains,
Et, brusquement, courant vers la forêt prochaine,
Avec des rauquements sauvages dans la voix,
Il renversa comme autrefois
Les chênes.
Son geste fut si prompt qu'il ne le comprit pas.
Mais quand sa rage, enfin calmée et assouvie,
Lui permit de revoir en un éclair sa vie
Et sa terrible enfance et ses puissants ébats,
Alors qu'il arrachait, par simple jeu, des arbres,
Ses bras devinrent lourds comme des bras de marbre
Tandis qu'il lui semblait
Entendre autour de lui mille rires bruire
Et les échos cruels et saccadés lui dire
Qu'il se recommençait.
Une sueur de honte inonda son front blême
Et le désir lui vint de s'outrager soi-même
En s'entêtant,
Stupidement,
Comme un enfant,
Dans sa folie;
Et devant le soleil dont la gloire accomplie
De cime en cime, à cette heure, se retirait,
On vit le large Hercule envahir les forêts,
En saccager le sol, en arracher les chênes
Et les rouler et les jeter du haut des monts
Dans un fracas confus et de heurts et de bonds
Jusques aux plaines.
L'amas des arbres morts emplit tout le vallon;
Hercule en regardait les fûts saignants et sombres
Faire à leur tour comme une montagne dans l'ombre,
Et les oiseaux dont il avait broyé les nids
Voler éperdûment en criant dans la nuit.
L'heure de cendre et d'or où l'immensité noire
Allume au firmament ses astres et ses gloires
Survint tranquillement
Sans que sa large paix calmât l'esprit dément
Et les rages d'Hercule;
Ses yeux restaient hagards et ses pas somnambules.
Soudain il jalousa le ciel et ses flambeaux;
L'extravagance folle entra dans sa pensée,
Si bien qu'il s'arrêta à cette œuvre insensée
D'allumer troncs, écorce, aubier, feuilles, rameaux
Dont l'énorme splendeur trouant la nuit stellaire
Irait dire là-haut
Qu'Hercule avait créé un astre sur la terre.
Rapidement
Sur l'innombrable entassement
Comme un vol sur la mer d'écumes et de lames
Passent les flammes;
Une lourde fumée enfle ses noirs remous;
Et les mousses et les écorces
Et l'emmêlement noir des brindilles retorses
Craquent ici, là-bas, plus loin, partout.
Le feu monte, grandit, se déchevèle, ondule,
Rugit et se propage et s'étire si fort
Qu'il frôle, avec ses langues d'or,
Hercule.
Le héros se raidit, sentant sa chair brûler.
Il se vainc, se retrouve et ne veut reculer;
Même pour étouffer la bête dans son antre,
Comme au temps qu'il était l'âpre justicier,
Il s'enfonce dans le brasier
Jusques au centre.
Son cœur est ferme et clair et ses pas sont légers;
D'un bond, il est là-haut et domine les flammes.
Il est rapide et fort: il confronte son âme
Avec le plus urgent et le plus fol danger
Et tandis que les feux battent à grands coups d'aile
Autour de son torse velu
Lui, le héros, comprend qu'il ne lui reste plus,
Pour entreprendre enfin une lutte nouvelle,
Qu'à conquérir sur un bûcher brasillant d'or
Sa mort.
Et sa voix chante:
«Vent rapide, nuit étoilée, ombre penchante,
Moment qui vole et fuit, heure qui va venir,
Souvenez-vous, attardez-vous,
Hercule est là qui vous célèbre et va mourir.
La gloire autour de moi vibra comme enflammée:
J'ai, dans mon sang, le sang du Lion de Némée;
L'Hydre, fléau d'Argos que Typhon engendra,
A laissé sa souplesse et sa rage en mes bras;
Je cours de plaine en grève à larges pas sonores
Ayant rythmé mes sauts sur les bonds des centaures;
J'ai déplacé des monts et changé les contours
Que les fleuves d'Ellis traçaient avec leur cours;
A coups de front buté contre sa large tête
Un taureau recula devant ma force, en Crète;
Stymphale a vu ma flèche ensanglanter ses eaux
Du trépas noir et monstrueux de ses oiseaux;
J'ai ramené vivant du fond des forêts mornes
Le cerf dont l'or et dont l'airain formaient les cornes;
Pour lui voler ses bœufs et tuer Géryon
J'ai battu les pays jusqu'au Septentrion;
J'assujettis sous les coups sourds de mon poing raide
Les chevaux carnassiers du sombre Diomède;
Pendant qu'Atlas s'en fut voler les fruits divins
Le monde entier, sans les ployer, chargea mes reins,
Ceinture ardente et plus belle qu'une couronne,
Je t'ai conquise aux flancs guerriers de l'Amazone
Et j'ai forcé Cerbère et ses têtes en feu
A lever les regards vers l'azur nu des Dieux.»
Soudain un bref sursaut de feux rampants et blêmes
Jaillit du bois tassé sous les pieds du héros
Et le brûla jusqu'en ses os,
Mais Hercule chantait quand même:
«Je sens mes bras, mes mains, mes doigts,
Mon dos compact, mon col musclé
Encor peuplés
Du rythme fou de mes exploits.
Au long des ans nombreux, ma force inassouvie
A si bien dévoré et absorbé la vie
Qu'à cette heure de feu je suis tout ce qui est:
Et l'orage des monts et le vent des forêts
Et le rugissement des bêtes dans les plaines.
J'ai versé dans mon cœur les passions humaines
Comme autant de torrents aux souterrains remous.
Joie et deuil, maux et biens, je vous ai connus tous.
Iole et Mégara, Déjanire et Omphale,
Mon martyre a fleuri sur vos chairs triomphales,
Mais si longue que fut mon errante douleur,
Jamais le sort mortel ne me dompta le cœur.
Je souffre en cet instant et chante dans les flammes;
L'allégresse bondit au tremplin de mon âme;
Je suis heureux, sauvage, immense et rayonnant,
Et maintenant,
Grâce à ce brasier d'or qui m'exalte et me tue,
Joyeusement je restitue
Aux bois, aux champs, aux flots, aux montagnes, aux mers,
Ce corps en qui s'écroule un morceau d'univers.»
Le bûcher tout entier brûla jusqu'à l'aurore;
Des pans de feux tombaient et montaient tour à tour,
A l'orient du large Œta grandit le jour
Et le héros chantait toujours,
Chantait encore.