PERSÉE
O plainte de la terre
Frappant la nuit, frappant le jour,
Frappant toujours
Quelque roc inflexible en un lieu solitaire!
Cri de douleur poussé tout au bout de la mer,
Là bas, dans l'île où nul vaisseau jamais n'accède,
O l'antique tourment, d'âge en âge souffert,
O pauvre, et lasse, et triste, et fatale Andromède!
Debout,
En face de l'écueil aux pointes ramassées,
Avec son front qui brille, avec son cœur qui bout,
Voici Persée.
Le soir se fait. Et le soleil, comme un témoin,
S'attarde, au bord des flots, sous un nuage sombre;
Et le héros s'angoisse, et regarde de loin
Le geste blanc d'un bras le supplier dans l'ombre.
Un ciel aux astres durs s'éclaire peu à peu.
Une lueur grandit les falaises de l'île
Et rampe sur le sol vers l'antre phosphoreux,
Où se tasse le corps écaillé d'un reptile.
L'eau est tonnerre, et gronde, et roule, et creuse, et mord
Et rejaillit en torrents fous au long des bords;
Des cailloux carriés flanquent un promontoire;
Des pointes de récifs coupent la vague noire;
Un volcan fume et jette au loin son feu d'effroi,
Tout est stérile, aigu, méchant, caché, sournois;
Qu'apparaisse une barque, et les vents et l'orage
D'un seul éclair la font sombrer en son naufrage.
Pourtant,
Pas un instant,
Malgré la mort hurlante, et partout hérissée,
Le désespoir n'entra dans l'âme de Persée.
Le lendemain au jour levant
Il vit un aigle aborder l'île:
Son large vol planait et ses ailes tranquilles
Semblaient bercer là-haut la lumière et le vent.
Oh! s'élancer, quitter le sol, gagner les nues!
Armer ses bras mouvants de forces inconnues!
Avec des pennes d'or, partir pour le soleil!
Crier, ivre de joie, au cœur de l'air vermeil,
Au-dessus des écueils creusés de vagues noires!
Persée était heureux et triomphant déjà
Quand soudain tournoya
Du fond de sa mémoire
La chute et le trépas
D'Icare.
L'antre s'ouvrait plus noir que le seuil du Tartare
Où le dragon traînait son corps flasque et vitreux.
Depuis les temps lointains il gardait Andromède
Et quelquefois son souffle envenimé, mais tiède,
Montait vers la splendeur du beau corps douloureux.
Et le héros frémit d'une rage stérile.
En vain rechercha-t-il sur le bord qu'il foulait
Quelque pointe se dirigeant si près de l'île
Et planant d'assez haut sur ses maigres galets,
Pour que d'un bond immense il pût franchir les vagues
Il ne rencontra rien en ses errances vagues.
Alors,
Son corps
Lui parut lourd comme une charge:
Ses pieds nerveux, ses jarrets durs, ses cuisses larges
Son dos, nourri de force et de clarté vêtu,
Et sa hanche incurvée et sa flexible échine,
Et les muscles bandés de sa haute poitrine,
Tout semblait morne et faible, et triste, et sans vertu
O ses membres pesants qui l'accablaient lui-même,
O leur rythme usuel qu'il lui fallait changer,
Dites, par quel effort ou par quel stratagème?
Sauts violents, essors légers,
Talons frappant le sol à travers la poussière;
Pieds suspendus, et frémissants, dans la lumière,
Elans de roc en roc, élans de mont en mont,
Vous nourrissiez la fougue errante de Persée
Sans lui donner pourtant, ni le vol, ni les bonds
Des aquilons:
Essais pauvres et vains, et travaux inutiles.
Il n'osait plus le soir se rapprocher de l'île;
Il avait honte, hélas! d'être celui
Qui ne réussit point à susciter en lui
L'exploit rapide et nécessaire;
Tout son être vibrait de mouvements contraires
Au rythme aérien, qu'il fallait inventer.
Il s'en allait au loin, d'un pas précipité,
Allait et s'en venait, pour s'en aller encore,
et de l'aurore au soir, et du soir à l'aurore,
Ici, là-bas, ailleurs, n'importe où, quelque part,
N'ayant pour compagnon furtif que le hasard.
Pégase!
Il le surprit, un jour, aux lisières d'un bois,
Foulant une herbe avare et rase.
Le héros fit un cri; puis suspendit sa voix,
Et ne vit rien, sinon, ouvertes au soleil,
Les ailes.
Mais déjà le coursier, frémissant et vermeil,
Dans un tourbillon d'or, d'écume et d'étincelles,
Avait quitté la terre et hennissait là-haut.
L'approcher, le saisir, le dompter: ô le rêve!
Et diriger soudain les lumineux sursauts,
Et les bonds dans le ciel, par-dessus mer et grève,
Jusque dans l'île où seuls abordent les oiseaux!
Ce fut un soir, dans un étang, parmi les vases,
Dont le coursier buvait le flot criblé de feux,
Que Persée aux aguets, d'un poing rude et nerveux,
Saisit Pégase.
Le cheval outragé se cabra brusque et droit;
Sa grande aile d'argent, en un effort tragique,
L'affranchit de la boue épaisse et léthargique,
Et ses reins révoltés rejetèrent leur poids.
Persée eut beau crisper ses doigts dans la crinière
Et resserrer les flancs dans l'étau des genoux,
Aucune entente encor secrète et familière
N'existait entre lui et le grand cheval roux.
Il chut, mais ressurgit soudain, des longues herbes
Et des souples roseaux au vent du soir bougeant,
Le front intact et franc, le corps ferme et superbe,
Et s'en alla, droit devant lui, mais en songeant
Qu'il lui faudrait d'abord étudier la force
Que le hasard avait mise sur son chemin,
En assouplir la fougue érigée et retorse
Pour la ployer, comme un arc dur, entre ses mains.
Aussi, le jour qu'il vit, sous la hêtrée épaisse,
Pégase, immense et las, au fond du bois dormir,
Rabaissa-t-il ses bras tendus pour le saisir,
Et son geste brutal se changea en caresse.
Il réveilla, tranquillement, le beau coursier,
Qui se sentit captif sous les branches baissées;
Mais dans l'ombre brillaient les yeux clairs de Persée
Avec de la douceur mêlée à leurs brasiers;
Et la bête se releva presque sans crainte,
Sur le pas du héros réglant déjà son pas
Et ne se sentant plus chevauchée et contrainte;
Quand la plaine s'ouvrit, elle ne s'enfuit pas.
Ce fut par un matin couronné de rosée,
Que Pégase épousa le désir de Persée.
D'abord pendant des jours et puis des jours encor
L'échange s'était fait des fluides de leurs corps
Pour grouper en faisceaux leurs mouvements contraires
Et tenter un départ qui serait un accord;
Le héros surveillait ses gestes volontaires,
Pégase obéissait doucement, lentement,
Certes rebelle au mors, certes rebelle aux rênes,
Mais ne se cabrant plus avec effarement
Dès qu'une main touchait sa croupe souveraine.
Puis lentement encor, et doucement toujours,
Avec le rythme aimé de quelques lentes phrases
Qu'il murmurait, disait ou chantait tour à tour,
On eût dit que Persée envahissait Pégase.
Les muscles et les nerfs du grand cheval ailé
Tressaillirent à ce chant clair et envolé
Comme lui-même, au loin, vers la haute lumière.
Et, cette fois, dans l'aube où s'entendait un los,
Avec le grand Persée érigé sur son dos,
Les quatre pieds volants du coursier d'or quittèrent
La terre.
SAINT JEAN
I
Lorsque Joseph d'Arimathie
Eut descendu le Christ raide, livide et froid,
Du sommet de la croix,
Et que la garde et que la foule étaient parties
Et que les monts et que les cieux,
Et que les eaux et que la terre,
Un instant remués par les vents et les feux,
Etaient redevenus silencieux
Et solitaires,
O le baiser de Jean sur le cœur de son Dieu!
Il était mort, cœur,
Avec sa lente et patiente douceur
Et son pardon profond et sa claire tendresse,
Et Jean dans un baiser les voulait recueillir
Pour que leur triple ardeur n'eût le temps de languir
Ni de mourir de sécheresse,
Pendant les trois longs jours
Que passerait au fond du tombeau lourd,
Avant que d'en renaître,
Le maître.
Oh! ces lèvres de Jean et leur baiser suprême
Dans le silence
A l'endroit même
Où s'enfonça le coup de lance!
Lorsqu'il eut reconduit Marie en sa maison,
Une première étoile ouvrit sa floraison,
Là-haut, dans le ciel de Judée,
Et Jean la regardait, dans l'azur vaste et clair,
Briller si pure et si chaste qu'elle avait l'air
D'être son âme élucidée.
La mauvaise fureur n'habitait plus en lui;
Il avait à jamais repoussé vers leur nuit
Le vieil orgueil et ses alarmes.
Il appelait sur soi les affronts déchaînés
Pour imiter son Dieu mourant—et pardonner
Très doucement, avec des larmes.
Il se faisait très faible et se sentait très fort.
Il recélait en lui le secret réconfort
De ceux qui dominent la vie
Non par la force droite et belle infiniment,
Mais par l'humble vouloir et par l'effacement
Et la douceur inassouvie.
II
Jérusalem dormait là-bas
Et Jean, de sente en sente, y dirigea son pas,
Songeant à Pierre
Qui sans doute pleurait quelque part sous les cieux
Cette faute plénière
D'avoir eu honte de son Dieu.
Près des palais romains dont brillaient les porphyres,
Pierre était gémissant et redoutait la nuit;
Et Jean lui prit les mains et s'assit près de lui
Et sanglota sans lui rien dire.
Mais son regard parlait et son cœur était doux,
Et soudain devant Pierre il se mit à genoux
Et supplia d'une voix haute
Comme s'il confessait au ciel sa propre faute.
Et Pierre étreignit Jean et tout à coup sentit
Le calme et la ferveur rentrer dans son esprit.
Et Jean partit bientôt du côté des tavernes
Songeant à Barrabas.
Des enfants demi-nus jouaient près des citernes;
Des chameliers bronzés cherchaient, ivres et las,
Comme à tâtons, de rue en rue, au fond des bouges,
Des femmes dont l'amour et la bouche étaient rouges.
Auprès d'elles, buvait et chantait le bandit.
Jean s'approcha sans peur et doucement lui dit:
«Frère, Jésus de Nazareth vers vous m'envoie
Pour que nos pas égaux le suivent dans sa voie.»
Barrabas répondit: «Vraiment, si je bois fort
C'est pour fêter gaîment et célébrer sa mort,
Et me moquer de lui quand les femmes m'écoutent.
J'ai le crime et le vol pour compagnons de route,
Et la fille qui s'offre aux détours des chemins;
Et le peuple assemblé n'a point peur de mes mains.»
Jean voulut s'approcher et lui parler encore;
Mais Barrabas terrible et fou saisit l'amphore,
Et menaça l'apôtre, avec son bras levé:
«D'ailleurs, qu'est donc ce Christ encombrant le pavi
De va-nu-pieds grossiers et de femmes publiques
Et de prêches et de gestes mélancoliques?
Je l'ai connu en Galilée, où il était
Un pauvre et mauvais apprenti qui rabotait
Du mauvais bois et qui trompait les gens pour vivre.
Jamais il n'a su lire un texte dans un livre,
Et voici qu'il nous parle et raisonne de Dieu!
Se dire l'envoyé du Très-Haut est un jeu
Que les fourbes depuis longtemps aiment et jouent,
Mais que moi, Barrabas, tout couvert de ma boue,
Je blâme et je déteste et je ne jouerai pas,
Etant trop haut encor pour descendre si bas.»
Jean sentit la douleur vriller si fort son âme
Qu'il supplia, les mains jointes, l'une des femmes
D'empêcher Barrabas de blasphémer encor.
Des poings brutaux et noirs le poussèrent dehors.
Et Jean partit en sanglotant par la nuit blême,
Sans plainte et sans colère et ferme et doux, quand même,
Et, se tournant de loin vers le bouge abhorré,
Il se voila les yeux, mais dit: «J'y reviendrai.»
L'aube toucha bientôt de ses mains cristallines
Le front enténébré des bois sur les collines
Et le faîte du temple où s'exaltait l'airain.
Soudain,
Tandis que Jean marchait encor par les campagnes,
Des pas multipliés
Emplirent de leur bruit le mont des Oliviers,
Et des femmes criaient de loin à leurs compagnes,
Qu'un homme aux cheveux roux s'était pendu, là-haut.
Le cœur de Jean resta muet, sans un sanglot.
Le crime de Judas était inimitable.
Oh! ce soir qu'il prit place, avec tous, à la table,
Et qu'il osa parler et que même sa main
Ne trembla point quand Dieu lui présenta le pain!
Pourtant l'apôtre errant suivit la multitude:
Le mort gisait au pied de l'arbre et regardait,
Fixement, eût-on dit, sa propre turpitude.
L'œil était sombre et morne et dur; il obsédait;
Les lourds abois d'un chien montaient dans le tumulte;
Des gens passaient, jetant au cadavre l'insulte
Et se montraient cruels pour se cacher leur peur.
Jean sentit la pitié dominer son horreur.
Il songeait à l'écart: Pourtant il fut des nôtres;
Pendant trois ans son cœur fut le cœur d'un apôtre;
Il pardonna souvent lorsqu'il eût dû punir,
Et Jésus-Christ l'aima, qui savait l'avenir.
Alors, sans hésiter, Jean traversa les houles
Et les fureurs toujours plus denses de la foule
Et, soulevant le corps entre ses bras pieux,
Avec des doigts très purs il lui ferma les yeux.
Puis, il le prit pour le porter lui-même en terre.
Quelqu'un l'accompagna vers les lieux solitaires,
Et, sans parler, tous deux enfouirent Judas
Ainsi jusqu'au matin où Christ ressuscita,
L'âme de Jean fut à tel point profonde et tendre
Qu'aucun homme d'alors ne la pouvait comprendre
Et que même Marie, à le voir vers son seuil
S'avancer lentement et sourire à son deuil,
Croyait l'apôtre aimé pris de vague folie.
C'est qu'il ne stagnait plus aucun soupçon de lie
Dans le vase chrétien qu'était déjà son cœur.
C'est qu'il avait vaincu toute l'ombre et la peur
Et que, dans l'eau des pleurs, il savourait la joie.
Entre mille chemins, seul, il suivait la voie
Que Christ allait tracer autour de l'univers.
Il faisait son trésor de tous les maux soufferts;
Quand son pas rencontrait quelques touffes d'épines
Il s'arrêtait et bénissait le noir buisson
D'avoir, pour le salut de tous, percé le front
Et les cheveux sacrés et les tempes divines.
Il bénissait le fer, il bénissait le bois
Qui fournirent la lance et les clous et la croix;
Il bénissait jusqu'aux bourreaux sanglants et blêmes
Et même, il bénissait, le soir, le Golgotha
Qui, rouge et ténébreux, se bossuait là-bas,
Avec ses rocs dressés comme autant de blasphèmes.
III
Aussi longtemps que Jean chez les hommes vécut,
Son front demeura lumineux d'avoir conçu
Lui le premier, quand Jésus-Christ dormait sous terre,
L'héroïsme tranquille, intime et solitaire
Qui changea l'âme humaine et qui l'exalte encor.
Il fut sublime et doux, sans peine et sans effort;
Il inclina son cœur, lampe ardente et fragile,
Sur chacun des versets de son pur évangile,
Il se sentait aimé où les autres étaient craints.
Quand il prêchait, le soir, dans les cités d'Asie,
Les brises qui passaient en semblaient adoucies
Et les femmes pleuraient en lui tendant les mains.
Il mourut plein de jours et de calme sagesse,
Aidé par tous les siens, à l'aube, dans Ephèse,
Et sa voix se fit claire à son dernier moment:
«Jésus, si je vous ai servi, dévotement,
Et de toute ma force et de toute mon âme,
Accueillez-moi là-haut où vos anges proclament
L'aveuglante splendeur de votre éternité.
J'ai porté votre gloire avec humilité
Et lavé bien des fronts de leur erreur ancienne.
Néanmoins, qu'avant tout, Seigneur, il vous souvienne
Qu'au temps où vous dormiez dans le morne tombeau,
Seul, parmi tous, j'ai recueilli votre flambeau
Et que ma pauvre main abrita sa lumière,
Si bien qu'en m'approchant de mon heure dernière,
C'est lui que je vous tends, c'est lui, ce même cœur
Qui remplaça, pendant trois jours, avec ferveur,
Seigneur,
Le vôtre, sur la terre.»
LES BARBARES
Là-bas,
Parmi les Don, et les Dnieper, et les Volga,
Où la bise éternelle, à rude et sombre haleine,
Durcit la plaine;
Et puis, là-bas encor,
Où les glaçons monumentaux des Nords
Bloquent, de leurs parois hiératiques,
Les bords
Du fiord Scandinave et du golfe baltique,
Et puis, plus loin encor, plus loin toujours,
Sur les plateaux d'Asie
Où les rocs convulsés dressent leur frénésie
Jusqu'à barrer le jour,
Les barbares voyaient un merveilleux mirage,
Tenace et obsédant,
Se déplacer vers l'Occident,
De route en route, et d'âge en âge.
Apres, hardis, aventureux,
Ils se le désignaient en s'exaltant entre eux.
Les plus ardents partaient à travers monts et plaines;
Ils dérobaient des chars et des peaux et des laines
Et s'engouffraient dans l'inconnu et ses dangers.
Des foules se joignaient à l'appel passager
Qu'ils lançaient aux échos du haut de leurs montures;
Les chefs étaient de haute et compacte stature:
Leurs longs cheveux nattés battaient leurs torses roux;
Ils se disaient issus des aurochs ou des loups.
O ces brusques départs de hordes violentes
Se ruant à l'assaut de la terre tremblante,
Ces blocs errants et lourds de peuples rassemblés,
Et ces trots de chevaux sur les pays brûlés,
Et ces rapts dans la nuit, sous la lune et les astres,
Et ces rires dans le carnage et les désastres,
Et, tout à coup,
Tous ces fourmillements et ces tumultes fous
Laissant crouler leurs montagnes de cris et d'hommes
Vers Rome!
Ils la virent, un soir, dormir sur ses deux bords:
Ses collines la soutenaient, lasse et vieillie,
Mais le soleil jusqu'où sa gloire était jaillie
Semblait changer ses toits en longs bouclier d'or
Comme pour la défendre à cette heure dernière.
Le Capitole étincelait dans la clarté
Et, malgré tout, dardait encor sa volonté
De rester ferme et droit et pur sous la lumière.
Les barbares se désignaient, dans le lointain,
Le palais des Césars où vivait Augustule
Et, parmi les frontons ardents du Janicule,
Les hauts gestes des Dieux barrant le ciel latin.
Ils hésitaient devant la suprême bataille:
Leur esprit trouble et lourdement mystérieux
Sentait comme un effroi brusque et contagieux
Sortir des blocs fendus de l'antique muraille.
Des prodiges apparaissaient sur les maisons:
Des nuages soudains et pareils à des aigles
Se levaient en tumulte et s'envolaient sans règle
Et, tour à tour, quittaient ou gagnaient l'horizon.
Et quand la sombre nuit voila la voûte éteinte,
De toutes parts, sur les terrasses et les tours,
Des feux multipliés y maintinrent le jour
Et jetèrent au cœur des Hérules, la crainte.
Ils ne retrouvaient plus dans leurs muscles l'élan
Qui les portait, depuis les temps tumultuaires
Qu'ils avaient dû quitter l'autre bout de la terre.
Leur corps s'alanguissait, torpide et indolent,
Ils erraient par les monts et les forêts tranquilles,
Ne cherchant qu'un abri sous les arbres épais,
Et qu'à flairer de loin, dans le vent qui passait,
L'énorme et chaude odeur qui montait de la ville.
La faim
Les fit sortir des bois et les rendit enfin
Maîtres des destinées.
Là victoire sans grand effort fut moissonnée.
Déjà
Ils parcouraient la ville en y semant la flamme
Qu'ils ressentaient encor dans le fond de leur âme,
La frayeur d'être là;
Mais les vins absorbés, et les viandes rouges,
Mais l'odeur que Subure épandait de ses bouges,
Mais les ors flamboyant de palais en palais
Leur donnèrent soudain l'audace qu'il fallait,
Pour abattre l'orgueil millénaire de Rome.
O cette heure qui clôt une ère et la consomme!
Et qui surveille, et qui écoute, et qui entend
Chaque empire tomber plus lourd au fond du temps!
O ces siècles armés, qui tout à coup s'écroulent!
Ces flux et ces reflux de rages et de foules,
Et ces fracas de fer et d'or sous le soleil!
O ces coups de marteaux sur des marbres vermeils,
Ces corniches de gloire et de beauté vêtues
Broyant, en s'abattant, les bras de leurs statues,
Et ces trésors vidés, et ces coffres fendus,
Et ces poings dans le meurtre et le viol tordus,
Et ces plaintes, et ces râles contre des portes,
Et ces amas encor tièdes de vierges mortes,
Et leurs regards d'effroi, et leurs bouches, gardant
Des poils roux arrachés, dans l'étau blanc des dents,
Et la flamme rôdeuse, et tout à coup grandie,
Et lançant jusqu'au ciel ses meutes d'incendie!
LA CROISADE
Un cri s'élève, et vole, et frappe, et puis s'étend
D'Ardenne en Vermandois, et de Flandre en Luzarche;
Et les glaives au clair et les pennons en marche,
Dès que passe ce cri, hérissent l'Occident.
O ces milliers de pas, sur ces milliers de routes,
O ce bruit régulier, fourmillant et profond,
Dont tressaillent les eaux, dont s'émeuvent les monts,
Et que les morts sous terre écoutent;
Bruits étouffés sous bois, bruits éclatés dans l'air,
Bruits qui montent soudain et tout à coup s'affaissent,
Comme si par instants des quartiers de falaise
Croulaient et s'abîmaient en mer.
Les chemins débordés envahissaient les plaines:
On broyait les épis; on piétinait les graines;
On dévastait à mesure que l'on errait,
Soit au bord des étangs, soit au long des forêts,
Tragiquement, avec la faim dans les entrailles.
Parfois s'improvisaient de rapides batailles,
Autour de hauts trésors ou de butins captés,
Un chef intervenait, tenace et redouté,
Et reployait sous lui les volontés serviles.
Les soirs, ceux qui campaient aux limites des villes
Se ruaient vers la femme avec de fortes mains,
Et le viol criait et s'étouffait dans l'ombre.
Mais tous, le jour levé, reprenaient le chemin,
Et la terre, à nouveau, grondait de pas sans nombre.
Là-bas
Sous le ciel bleu de Palestine,
Un pâle croissant d'or courbe sa pointe fine,
A l'endroit même où l'étoile guidait les pas
Des bergers et des mages.
Et, sur le bloc du sarcophage,
Où Jésus-Christ dormit sa mort,
Un drapeau vert aux franges d'or,
Depuis quels temps, âpres et sombres,
Laisse flotter et s'exalter,
Son ombre.
Au pays de Clermont, un moine avait prêché:
«Voulez-vous être exempt de fange et de péché,
Lorsque la mort vous saisira dans son étreinte?
Soyez ceux-là qui conquerront la terre Sainte.
La tombe ouverte, où Jésus-Christ languit trois jours,
Crie au monde qu'elle est sans gloire et sans secours
Et que sa pierre encor sanglante est profanée.
O voix du sang divin, lentement obstinée,
Tu n'as frappé, jusqu'en ces temps, qu'un écho mort
Mais voici l'heure enfin de l'unanime effort,
Pour créer et muscler une force nouvelle.
Il faut que le silence apaise les querelles,
Sur le brin d'un devoir ou le fétu d'un droit,
Que les comtes, les ducs, les marquis et les rois
Coupent les rameaux noirs des haines réfractaires,
Qu'ils soient, non pas seigneurs,mais croisés de leurs terres
Qu'il n'y ait qu'un orgueil sur l'Occident—debout,
Ici, là-bas, plus loin, de l'un à l'autre bout
Des vallons baptisés et des plaines chrétiennes,
Afin que soient armés d'ardeur quotidienne
Ceux qui partent mourir en des pays lointains,
Pour qu'au monde l'Europe impose son destin.
Quittez donc vos maisons par Dieu même gardées,
O vous, les pas, qu'on entendra jusqu'en Judée,
Pas venus de partout avec l'ombre et le vent
Comme un broussaillement ténébreux et mouvant,
Pas qui traverserez les pays d'Allemagne,
Et les ponts du Danube, et ses âpres montagnes,
Et le Bosphore, et puis l'Asie, et puis là-bas
Les torrides chemins d'Alep et de Damas,
Et qui toujours, toujours plus loin, de proche en proche,
Viendrez camper, un soir, sous les murs d'Antioche;
O pas rués vers la victoire, éperdûment,
Je bénis votre fièvre, et votre acharnement.»
Alors qu'ils chevauchaient entre Bude et Belgrade,
Le front libre du casque et l'étrier ballant,
Tancrède et Bohémond causaient en camarades,
Du discours de l'Hermite et de son cri brûlant.
Ils n'avaient point compris la harangue trop belle;
Pour eux, tout étranger demeurait l'ennemi,
Et rien ne distinguait du Musulman rebelle
L'Anglais envahisseur ou l'Allemand conquis.
Pourtant, comme ils passaient à Varna, le dimanche,
Leur prière mêlée aux prières de tous
Sous les vélums soyeux des basiliques blanches,
Leur inculqua soudain un esprit moins jaloux.
Ils mangèrent le pain d'une commune idée
Que leur tendit un prêtre extatique et chenu,
Et leur bouche baisant la même croix dardée,
Ils se crurent chez eux sous ce ciel inconnu.
Tandis que Godefroid, ayant gagné l'Asie
Pour s'attaquer, lui le premier, à l'hérésie
Des hauts sultans de soie et de béryls couverts
Et des peuples tannés par les vents du désert,
Ne rencontra jamais en ces hommes étranges
Qu'une foi monstrueuse et de sang et de fange,
Et ne comprit jamais la torride clarté
Que leur versait au cœur une autre vérité.
Sion, vous reposiez là-bas au bout des plaines
Avec vos minarets dorés par le couchant,
D'où le haut muézin d'une ample et longue haleine,
De terrasse en terrasse, illimitait son chant!
Et Godefroid songeait que la sainte lumière,
La maison de Marie et la tombe de Dieu,
Ecoutaient, tous les jours, l'insultante prière
Dont cet homme souillait la pureté des cieux.
D'un bond géant, il eût voulu gagner la ville,
Mais ses guerriers lassés se couchaient en chemin,
Leur courage s'usait, et leur fièvre indocile
Laissait frémir, parfois, la révolte en leurs mains.
Malgré toute sa fougue, il lui fallut attendre
Que l'Occident lui dépêchât d'autres soldats,
Et ce furent ceux-là du Vexin et de Flandre,
Dont il ouït d'abord se rapprocher les pas.
Et puis ce fut, superbement, l'armée entière,
Avec ses étendards repliés ou flottants,
Il crut à quelqu'orage enfermé sous la terre,
Qui tout à coup se délivrait en s'exaltant;
Les Aquitains chantaient un hymne ardent et grave,
Que l'ordre de leur marche, avec calme, scandait,
Tandis que les Normands, les Saxons, et les Slaves,
La-bàs, au loin, sur les routes leur répondaient.
Un seul pas fourmillant semblait mouvoir leurs foules
Que le soleil frappait de haut, terriblement,
Et c'étaient des clartés croulant comme des houles,
De l'un à l'autre bout de leur piétinement.
O les nuits de repos et les matins d'alerte!
Et tout à coup, au soir tombant du jour dernier,
Debout, là, devant tous, dans sa ceinture verte,
Jérusalem que dominaient de hauts palmiers.
Alors l'élan fut tel dans l'ombre et la poussière
Qu'on eût dit que le sol lui-même s'emportait
Au soulèvement fou des pas myriadaires.
L'air était bondissant et le vent haletait,
La force et la valeur se muaient en miracles.
En vain, herses et ponts et douves et créneaux,
Et rocs et murs et tours étageaient leurs obstacles,
L'énorme tourbillon devint soudain l'assaut
Rué comme un torrent contre la cité sainte,
Et les portes tombaient en écrasant les cris,
Et les flammes sautaient au-dessus de l'enceinte,
Et le mont Golgotha s'éclaira dans la nuit.
O jeune et violente et rapide victoire!
O péril dûment surmonté!
O geste gauche encor, dans la lointaine histoire,
D'une Europe vers l'unité!
MARTIN LUTHER
Les Monastères,
On les voyait jadis, ainsi que de grands fronts,
Du fond des bois, du bout des monts
Illuminer la terre,
Leurs tours les éclairaient comme autant de flambeaux;
Au-dessus d'eux, les étoiles posaient leurs sceaux,
Et sur les champs, les clos, les lacs et les vallées,
Ils dardaient de très haut
Le dogme inexpugnable et la foi crénelée.
Rome pensait pour tous;
Mais eux songeaient pour Rome.
Ils dominaient la vie et les brusques remous
bue creusait en son lit le flot rétif des hommes.
Partout, de bourg en bourg, de cité en cité,
Pesaient sur les cerveaux leurs blocs d'autorité.
Peuples des pays clairs, peuples des landes sombres
N'étaient que leur vouloir sacré devenu nombre.
Ils déployaient sur Dieu leurs syllogismes froids.
Ils inspiraient la crainte au cœur sans peur des rois,
Et personne n'osait au brasier de son âme
Réveiller un feu d'or où ne brillât leur flamme.
Pendant mille ans,
Ils maintinrent ainsi comme un glaive en sa gaîne,
A la merci de leur bras ferme et vigilant
L'ardeur humaine;
L'esprit ne sentait plus agir comme un ferment
La raison rude;
La recherche était morte, et l'on croyait dûment,
Par habitude;
Le doute allègre était traqué de seuil en seuil
Comme une bête,
Et celui-là mourait qui pavoisait d'orgueil
Humain, sa tête.
O ce grand ciel chrétien, despotique et mental,
Envoûtant sous ses lois l'espace occidental,
Qui donc l'affronterait, là haut, sur la montagne?
Ce fut un moine ardent, sensuel et buté,
Qui serrait sous le froc deux poings de volonté,
Et qu'offrit à la terre un pays d'Allemagne.
Les textes nus et froids lui semblaient sans vertu;
C'étaient des poteaux secs qui se croyaient des arbres,
L'esprit vivant gisait sous la lettre abattu
Et le pape, là-bas, dans sa ville de marbre,
Mettait la grâce en vente et trafiquait du ciel.
Partout le décor creux masquait les lignes fermes
Et les hautains piliers d'un temple essentiel,
Les pépites de l'or semblaient autant de germes
Dont les prêtres ensemençaient le sol chrétien.
Tout un peuple de saints imposait sa tutelle
A la supplique humaine et la chargeait de liens.
Le cri direct de l'homme à Dieu n'avait plus d'ailes.
Bien qu'il ne vît autour de lui
Que des mains en fureur se crisper dans la nuit
Et des gestes armés de crosses
Le menacer, soudain, de vengeances féroces
Jusqu'au delà de son tombeau,
Bien que le monde entier pesât sur son cerveau
Avec ses vieux décrets et ses vieux anathèmes,
Rien n'empêcha Martin Luther
Devant l'aube du matin clair
De penser par lui-même.
Il libéra le monde, en étant soi, pour tous.
Comme une forteresse, il maintenait debout,
Près de son cœur, sa conscience.
La bible était pour lui, non pas une prison,
De textuelle obédience,
Mais un jardin bougeant sous l'or dès frondaisons
Où chaque homme, selon son âme,
Choisit la fleur qu'il aime et mord au fruit qu'il veut
Et sous le ciel ardent de flammes
Distingue le chemin qui le conduit vers Dieu.
Voici la vie, après combien de jours, ouverte
A la saine croyance et la libre ferveur.
L'idée humaine, enfin, marche à sa découverte
Et prend le jeune orgueil pour guide et pour sauveur.
Il n'importe que tonne encor la voix romaine,
Luther a sous l'orage engrangé la moisson.
Sa force, il l'a trouvée en son âme germaine
Que la nature entière emplit de son frisson,
Il est homme de passion franche: il le crie;
La vigne de la chair, il la veut vendanger.
Jamais, il n'est à bout de sa propre furie
Ni de sa joie âpre et folle d'être en danger.
Il est terrible et gai; son humeur est soudaine;
Il est contradictoire avec ténacité;
Tous les fleuves d'amour, tous les torrents de haine
Creusent, sans le trouer, son grand cœur exalté;
Il demeure inquiet jusque dans sa victoire,
Et, quand la mort s'étend de son cœur à son front,
On dirait que la nuit couvre d'une aile noire,
De roc en roc, les flancs et le sommet d'un mont.