MICHEL-ANGE
Quand Buonarotti dans la Sixtine entra,
Il demeura
Comme aux écoutes,
Puis son œil mesura la hauteur de la voûte
Et son pas le chemin de l'autel au portail.
Il observa le jour versé par les fenêtres
Et comment il faudrait et dompter et soumettre
Les chevaux clairs et effrenés de son travail.
Puis il partit jusques au soir vers la campagne.
Les lignes des vallons, les masses des montagnes
Peuplèrent son cerveau de leurs puissants contours.
Il surprenait dans les arbres noueux et lourds
Que le vent rudoyait et ployait avec force
Les tensions d'un dos, ou les galbes d'un torse,
Ou l'élan vers le ciel de grands bras exaltés,
Si bien qu'en ces instants toute l'humanité
—Gestes, marches, repos, attitudes et poses—
Prenait pour lui l'aspect amplifié des choses.
Il regagna la ville au tomber de la nuit,
Tour à tour glorieux et mécontent de lui,
Car aucune des visions qu'il avait eues
Ne s'était, à ses yeux, apaisée en statue.
Le lendemain avant le soir,
Sa lourde humeur crevant en lui comme une grappe
De raisins noirs,
Il partit tout à coup chercher querelle au pape.
«Pourquoi l'avoir choisi,
Lui, Michel-Ange, un statuaire;
Et le forcer à peindre en du plâtre durci
Une sainte légende au haut d'un sanctuaire?
La Sixtine est obscure, et ses murs mal construits:
Le plus roux des soleils n'en chasse point la nuit!
A quoi bon s'acharner sur un plafond funèbre
A colorer de l'ombre et dorer des ténèbres.
Et puis encor, quel bûcheron lui fournirait
Le vaste bois pour un si large échafaudage?»
Le pape répondit sans changer de visage:
«On abattra pour vous ma plus haute forêt.»
Michel-Ange sortit et s'en alla dans Rome,
Hostile au pape, hostile au monde, hostile aux hommes,
Croyant heurter partout aux abords du palais
Mille ennemis qui le guettaient, groupés dans l'ombre,
Et qui raillaient déjà la violence sombre
Et la neuve grandeur de l'art qu'il préparait.
Son sommeil ne fut plus qu'une énorme poussée
De gestes orageux à travers sa pensée;
Qu'il s'étendît, le soir, dans son lit, sur son dos,
Ses nerfs restaient brûlants jusques dans son repos;
Il était frémissant toujours, comme une flèche
Qui troue une muraille et vibre dans la brèche,
Pour augmenter encor ses maux quotidiens
Il s'angoissait des maux et des plaintes des siens;
Son terrible cerveau semblait un incendie
Plein de feux ravageurs et de flammes brandies.
Mais plus son cœur souffrait,
Plus l'amertume ou la rancœur y pénétrait,
Plus il se préparait à soi-même d'obstacles
Pour éloigner l'instant de foudre et de miracle
Qui tout à coup éclairerait tout son labeur,
Mieux il élaborait en son âme croyante
L'œuvre sombre et flamboyante
Dont il portait en lui le triomphe et la peur.
Ce fut au temps de Mai, quand sonnaient les matines,
Que Michel-Ange, enfin, rentra dans la Sixtine
Avec la force en son cerveau.
Il avait ramassé son idée en faisceaux:
Des groupes nets et sûrs, d'une ligne ample et fière,
Se mouvaient devant lui dans l'égale lumière.
L'échafaudage était dressé si fermement
Qu'il aurait pu mener jusques au firmament.
Un grand jour lumineux se glissait sous la voûte,
En épousait la courbe et la fleurissait toute.
Michel-Ange montait les échelles de bois,
Alerte, et enjambant trois degrés à la fois.
Une flamme nouvelle ardait sous sa paupière,
Ses doigts, là-haut, palpaient et caressaient les pierres
Qu'il allait revêtir de gloire et de beauté.
Puis il redescendit d'un pas précipité
Et verrouilla, d'une main forte,
La porte.
Il se cloîtra pendant des jours, des mois, des ans,
Farouche à maintenir l'orgueil et le mystère
Autour de son travail nombreux et solitaire;
Chaque matin, il franchissait, au jour naissant,
De son même pas lourd, le seuil de la chapelle,
Et comme un tâcheron violent et muet,
Pendant que le soleil autour des murs tournait,
Il employait ses mains à leur œuvre immortelle.
Déjà,
En douze pendentifs qu'il leur départagea
Sept prophètes et cinq sybilles
Cherchaient à pénétrer de vieux livres obscurs
Dont le texte immobile
Arrêtait devant eux, le mobile futur.
Le long d'une corniche aux arêtes carrées,
De beaux corps lumineux se mouvaient hardiment
Et leur torse ou leur dos peuplait l'entablement
De leur vigueur fleurie et de leur chair dorée.
Des couples d'enfants nus soutenaient des frontons,
Des guirlandes jetaient ci et là leurs festons,
Le long serpent d'airain sortait de sa caverne,
Judith se pavanait dans le sang d'Holopherne,
Goliath s'écroulait ainsi qu'un monument
Et, vers les cieux, montait le supplice d'Aman.
Et sans erreurs, et sans ratures,
Et jour à jour, et sans repos,
L'œuvre s'affermissait en sa pleine structure;
Bientôt
La Genèse régna au centre de la voûte:
On y pouvait voir Dieu comme un lutteur qui joute
Avec le chaos sombre et la terre et les eaux;
La lune et le soleil marquaient d'un double sceau,
Dans l'étendue ardente et nouvelle, leur place.
Jéhovah bondissait et volait dans l'espace,
Baigné par la lumière ou porté par le vent;
Le ciel, la mer, les monts, tout paraissait vivant
D'une force ample et lente, et dûment ordonnée;
Devant son créateur, la belle Ève étonnée
Levait ses tendres mains et ployait le genou,
Tandis qu'Adam sentait le doigt du Dieu jaloux
Toucher ses doigts et l'appeler aux œuvres grandes;
Et Caïn et Abel préparaient leurs offrandes;
Et le démon devenu femme et tentateur
Ornait de ses seins lourds l'arbre dominateur;
Et, sous les pampres d'or de son clos tributaire;
L'ivresse de Noé s'échouait sur le sol;
Et le déluge noir épandait comme un vol
Ses larges ailes d'eau sur les bois et la terre.
Dans ce travail géant que seul il acheva
Michel-Ange brûlait du feu de Jéhovah;
Un art surélevé jaillit de sa cervelle;
Le plafond fut peuplé d'une race nouvelle
D'êtres majestueux, violents et pensifs.
Son génie éclatait, austère et convulsif,
Comme celui de Dante ou de Savonarole,
Les bouches qu'il ouvrait disaient d'autres paroles,
Les yeux qu'il éclairait voyaient d'autres destins,
Sous les fronts relevés, dans les torses hautains,
Grondait et palpitait sa grande âme profonde;
Il recréait, selon son cœur, l'homme et le monde
Si magnifiquement qu'aujourd'hui pour tous ceux
Que hantent les splendeurs et les gloires latines,
Il a fixé, sur la voûte de la Sixtine,
Son geste tout puissant, dans le geste de Dieu.
Ce fut par un jour frais d'automne,
Que l'on apprit enfin
Que le travail, dans la chapelle, avait pris fin
Et que l'œuvre était bonne.
La louange monta comme un flux de la mer
Avec sa vague ardente et son grondement clair.
Mais Jules deux, le pape, hésitant à conclure,
Son silence fit mal ainsi qu'une brûlure,
Et le peintre s'enfuit vers son isolement.
Il rentra, comme heureux, en son ancien tourment,
Et la rage, et l'orgueil, et leur tristesse étrange,
Et le soupçon mal refréné
Se remirent à déchaîner
Leur tragique ouragan à travers Michel-Ange.
L'OR
Vous existez en moi, fleuves, forêts et monts,
Et vous encor, mais vous surtout, villes puissantes,
Où je sens s'exalter les cris les plus profonds
D'âge en âge, sur la terre retentissante.
Vos gestes sont précis, si vos espoirs sont fous,
Vous vivez mille instants en un instant fugace,
Vous créez votre force avec toutes les races,
Et le rythme du siècle est votre rythme à vous.
O morts, couchés de cimetière en cimetière,
Au long des plaines de la terre,
De quel frémissement doivent trembler vos os
Lorsque les trains sonnants ébranlent vos tombeaux!
Vous étiez mêmes gens habitant un village,
Vous ne connaissiez rien que vos mêmes usages,
Et voici que le monde entier roule sur vous
Ses tumultes et ses remous
Et que les rails qui vous frôlent de leurs éclairs
Jettent vers les cités l'innombrable univers.
Elles sont là qui attendent au bord des mers,
Avec leurs gestes droits de signaux et de phares,
Avec leurs yeux en feu sous les voûtes des gares,
Avec les mailles de leurs bruits
Se resserrant le jour, se desserrant la nuit,
Avec leur hâte et leur ruée
Vers les conquêtes graduées.
Voici les docks et les hâvres, et les chantiers
Pleins de marteaux, et de compas, et de charpagnes,
Où les câbles des treuils et les bras des leviers
Font mouvoir lentement des morceaux de montagne;
Voici les cargaisons chargeant les vieux pavés,
Et des ballots de laine échoués dans la boue,
Et des ponts tout à coup jusqu'au ciel soulevés,
Et des tournoiements fous de chaînes et de roues,
Et des Malais bronzés et des Arabes blancs,
Et leurs cris gutturaux et leurs chansons barbares,
Et leur travail rapide ou leurs pas indolents
Autour des bricks légers et des lourdes gabarres.
Plus loin montent des tours, sonores d'un bruit d'eau.
En des hangars fumeux circulent des flambeaux.
De grands élévateurs ronflant dans la poussière
Aspirent jusqu'aux toits les grains myriadaires.
Barres d'acier, plaques de fer, lingots de plomb
Glissent, presque sans bruit, en des steamers profonds.
Au bout du port, en des enclos gardés, s'isolent
Les hauts réservoirs blancs de naphte et de pétrole.
La fumée est si dense à travers les grands mâts
Que le soleil dans les cieux d'or ne se voit pas
Et que l'effort musclé de la cité entière
Paraît à tels moments se bander sous la terre.
Guichets, comptoirs, bureaux, sous vos abat-jour verts
Avec vos mille mains griffant la page blanche,
Vous consignez la vie illuminant la mer
Des Antilles au Cap et du Cap à la Manche;
Vous resserrez la force énorme entre vos doigts,
Et le courage humain se nombre sous vos plumes,
Et la peine, et l'ardeur, et la rage, et l'effroi,
Et l'ahan de la forge, et les bonds de l'enclume.
Vous recensez les coups de pic et de marteaux
Dans les mines, dans les forêts et dans les brousses,
Et les pas des porteurs ployant sous leurs fardeaux,
Et le trot voyageur des caravanes rousses;
Et vos livres massifs, pleins de mornes odeurs
Où s'étage l'orgueil des sommes chimériques,
S'imprègnent, jour à jour, de l'immense sueur
Qui perle aux quais d'Asie et coule aux docks d'Afrique.
Et tout là bas, au coin d'un carrefour géant,
Du haut de tes grands toits, œillés de vitres rondes,
Tu règnes, de pôle en pôle, sur l'Océan,
Toi, la banque, âme mathématique du monde!
Les plus vieux des désirs retentissent en toi.
Toutes les passions en lutte et en folie
A ton rythme fatal s'apaisent ou s'allient
Et s'inclinent soudain devant ton orgueil froid.
Et tout se canalise en des réseaux de lignes,
Bordès, sur tes carnets, de chiffres et de signes:
Ruse, bassesse et vice, ardeur, peine et travail.
Comme un air vicié s'engouffre en un poitrail,
Tout se respire en toi, s'y brûle ou s'en exhale,
Le temps manque pour distinguer les droits des torts,
Tout est fondu par ta vie âpre et triomphale,
Dans l'or.
O formidable pluie éparse sur le monde!
O l'antique légende! O chair de Danaé!
O cieux brûlés de feux et d'étoiles fécondes
Qui vous penchez le soir sur l'univers pâmé!
O tourbillons de l'or où les yeux s'hallucinent,
Or, échange et conquête; or, verbe universel;
Sève montant au faîte et coulant aux racines
De forêt en forêt, comme un sang éternel.
Or, lien de peuple à peuple à travers les contrées,
Et tantôt pour la lutte, et tantôt pour l'accord,
Mais lien toujours vers quelque entente inespérée
Puisque l'ordre lui-même est fait avec de l'or.
LE MAITRE
On lui reprochait tout
Depuis longtemps, mais à l'écart, dans l'ombre
Et c'était son astuce et ses ruses sans nombre,
Et c'était son orgueil qu'il maintenait debout
Même en cédant obliquement à la contrainte,
Et c'était son art preste, et chaque fois nouveau,
De susciter d'illusoires complots,
Et d'autres fois
C'était sa voix,
Franche et brusque comme une étreinte,
Et sa langue indocile aux propos mensongers.
Et tout à coup son front se redressant sans crainte,
Très haut,
Jusqu'aux tonnerres du danger.
Un jour pourtant
Que tous sentaient son joug peser plus irritant,
Quelqu'un, un inconnu, jeta soudain vers lui,
A l'heure où s'installait sur les gradins la nuit,
Les colères enfin démuselées
De l'Assemblée.
L'attaque fut menée avec rage et candeur
Et tous, à tels moments de verve, applaudissaient
Cet inconnu longtemps muet
Dont la parole étrangement nouvelle
Passait en rouge éclair à travers leur cervelle,
Et défiait le maître et l'atteignait sans peur.
Il répondit par le rire qui raille,
Tandis que se levaient déjà, autour de lui, cent mains
Pour ajourner le sort de la bataille
Au lendemain.
L'empire!
Depuis bientôt vingt ans,
Il le menait comme un navire
Dont les grands mâts ornés de pavillons battants
Etaient sa volonté que blasonnait son verbe;
Toute sa force avait gréé l'œuvre superbe;
Les focs ardents, la proue en or, les haubans clairs
Et les voiles, d'espace inassouvies,
Etaient sa vie,
Quand ils envahissaient de leur splendeur la mer.
Or, à cette heure belle où planait sa victoire,
Sans même soupçonner ce qu'il fallut d'orgueil,
De souple audace et de gestes contradictoires
Pour ruser avec l'eau et tourner les écueils,
Quelque pâle rêveur,
Que tous ses ennemis accueillaient en sauveur,
Soudainement attaquait son ouvrage
Au nom d'une justice imprévue et sauvage.
Déjà
Au-dessus de la ville et des plaines, là-bas,
Vibraient de tous côtés les fils télégraphiques
Pour divulguer l'attente et la terreur publiques.
Oh! le sort redouté de l'imminent combat!
Le négoce et la banque entraient dans la mêlée,
L'or, répandu aux quatre coins du monde,
Précipitait sa fièvre angoissante et profonde
D'après le pouls d'une assemblée.
Un orageux public, ici, là-bas, partout,
Cramponné aux piliers, sur les balcons debout,
Massait au long des murs ses grappes colossales,
Lorsque le maître, à pas fermes et lents, s'en vint
Le lendemain,
Prendre sa place en la grand'salle.
Et sitôt qu'il monta les marches, une à une,
De la large, luisante et massive tribune,
Le silence s'imposa tel
Que l'on n'entendit plus que les branches d'un hêtre,
Au va-et-vient du vent accidentel,
Griffer, là-haut, les carreaux mats d'une fenêtre.
Alors,
Sans un geste trop vif, ni sans un cri trop fort,
Avec de la souplesse à sa vigueur mêlée,
Sa parole monta vers l'assemblée.
Il fut avec dextérité, sincère et faux.
Il s'imposait habilement, mais sans emphase;
Comme un plumage souple et chatoyant d'oiseau,
Il disposait en nets et réguliers faisceaux
Les arguments ailés dont il armait ses phrases;
Soudain, avec tranquillité, il dévoila
Le ciel profond que jour à jour il étoila
Pour que, pareille à quelque immense Walkyrie,
On y pût voir marcher et régner la Patrie.
Puis son verbe se fit sournois et entêté
Et sans effort et sans violente brisure,
Telle une eau patiente à travers les fissures,
Il atteignait et submergeait les volontés.
Il vit que peu à peu se redressait sa cause,
Et qu'un chemin montait vers son apothéose
Rayonnante déjà quoique lointaine encor.
Il connaissait si bien le jeu des consciences,
Qu'il confiait, sans se tromper, son enjeu d'or
Au chiffre obscur qu'allait illuminer la chance.
Les promesses étaient pour lui fleurs de jardin
Qu'il faut grouper, montrer et dérober soudain.
Il disait mépriser tous les vieux stratagèmes
Mais les travestissait pour en user quand même.
Enfin quand il sentit sa force avec le sort,
D'accord,
Et que toute sa taille
Domina les hasards épars dans les batailles,
Soudainement, sans nul effort,
Le mot vivant, cruel, rapide et nécessaire
Qu'il réservait pour abattre ses adversaires
Jaillit.
Il déchaîna leur rage et crispa leur dépit.
Il recélait en lui tant de flammes retorses;
Il opposait l'une à l'autre leurs propres forces;
Il divisait, tordait, brûlait et condamnait,
Discours graves et creux, phrases hyperboliques;
Le mot vous écrasait en se faisant réplique,
Il s'accroissait d'un sens que nul ne soupçonnait,
De gradin en gradin, il gagnait les tribunes;
Un bref moment d'histoire épousait sa fortune;
Et celui-là qui le premier l'avait lancé,
Sachant sous quel tonnerre il ploierait l'auditoire,
Regardait maintenant se fixer sa victoire,
Les bras croisés.
Il excusa, négligemment, le doux rêveur
Dont le discours de jeune et funeste ferveur
Avait, sans le vouloir, amoncelé les rages
En brusque orage,
Puis tout à coup sa force en terreur se changea:
Son verbe, avec une ardeur froide, saccagea
Le camp déjà foulé de ses vieux adversaires
Pour le piller encor et quand même en extraire
Le nombre d'ennemis qu'il jugeait nécessaire
À son œuvre follement haut, mais ordonné.
Son geste les marquait comme des condamnés
A l'attaquer toujours sans le pouvoir abattre,
A le servir par leur folie à le combattre,
A n'être rien qu'un troupeau morne et ténébreux
Qui craint le fouet et les lanières;
Et son orgueil monumental croulait sur eux
Lentement, pesamment,
Et bloc à bloc, et pierre à pierre,
Sans qu'un seul cri de violence
Ne répondît encor à cet acharnement
Dans le silence.
Son triomphe sonna bientôt par la cité
Et retentit de là jusqu'aux confins du monde.
D'un coup, tous les espoirs ressurgirent, entés
Sur les rameaux touffus de sa force profonde;
Les négoces multipliés et haletants
Reprirent sur la mer leur essor vers l'espace,
Et l'or torrentiel rapide et insolent
Rebondit jusqu'au ciel sur ses tremplins d'audace,
Et lui, le maître, ordonnateur puissant et clair
De la tempête où son poing seul tenait l'éclair
Pour frapper, épargner, menacer ou contraindre,
Se remit promptement à sourire et à feindre,
A défendre sa joie et la céler en lui.
Il la voulait garer du tumulte et du bruit
Et que rien n'en ternît la splendeur solitaire.
Mais quand il fut rentré dans sa vieille maison
Et que montaient vers lui du fond des horizons
Toujours, encor, les voix larges et tributaires,
Il se fit fête à soi-même, tranquillement,
Laissant sa conscience et sa raison lui dire
Qu'il était bien, en ce moment,
Logiquement,
Lui seul, l'empire.
LES ATTIRANCES
I
C'est bien là-bas, au bord des landes,
Que le kiosque étrange et suranné
Où leur amour est né
Demeure et leur survit, abandonné;
C'est bien là-bas, au bord des landes,
Où les bateaux monumentaux
Mirent dans l'or et dans la boue
Leur proue,
C'est bien là-bas, au bord des landes
Et des fleuves trouant le cœur de la Hollande.
Il s'en alla, par un soir d'août,
Quand la clarté se respirait
Et se buvait dans le vent fou;
Il s'en alla, Dieu savait où;
Mais quand il reviendrait,
Après combien de jours, après combien d'années
De lutte rouge avec sa destinée,
Très fièrement, il lui rapporterait,
En son âme plus claire et plus profonde,
En ses deux yeux plus éblouis,
En ses deux bras lassés d'espace et d'infini,
Le monde.
Il vit des mers, et puis des mers, toujours, encor,
Et des golfes couvrant, avec faste, leurs bords,
De grands bois sourds se prolongeant de lieue en lieue;
Leurs branchages se cramponnaient au ciel brûlant;
Il regardait, parmi les troncs, des singes blancs
Bondir et s'éloigner, sous des lianes bleues:
Là-bas, s'illuminaient les pays du corail;
De longs oiseaux de pourpre et d'or, aux becs d'émail.
S'éparpillaient—miroirs et fleurs—dans l'air de nacre.
Aux mirages les monts versaient leurs simulacres.
Il marchait sur la grève, et doucement songeait,
Et dans la brise claire, où tout son corps plongeait,
Il lui semblait sentir des caresses connues:
Deux mains fluides glissaient contre ses tempes nues,
Si bien que son esprit ardent et exalté
Jurait que ces deux mains de joie et de bonté
Venaient vers lui en traversant l'immensité.
Elle, là-bas, au bord des landes familières,
Dans son logis vibrant de fleurs, ailé de lierres,
Se souvenait et ne vivait que pour l'absent.
Armoire où s'enfermaient les missives aimées,
Larges fauteuils, divans moelleux, coussins pesants,
Où l'empreinte restait de leurs têtes pâmées,
Cristal du miroir glauque, où leurs deux regards clairs
S'étaient brûlés, jadis, en un unique éclair,
Vos liens silencieux mais forts tenaient sa vie
A vos doux souvenirs doucement asservie.
Parfois, les soirs, quand les clartés des horizons
Frôlaient à peine, au loin, les portes des maisons,
Avec une ferveur lente, ses mains fidèles
Parcouraient ses beaux seins et sa bouche et ses yeux
Comme pour recueillir, entre ses doigts pieux,
Ce qui restait de lui et de son feu, sur elle.
Alors c'était si bellement fête en son cœur,
Que rien, ni le ciel noir voilant, là-haut, ses astres,
Ni l'orage épandant les maux et les désastres,
Rien n'aurait pu troubler l'hallucinant bonheur
Que lui versaient longtemps, en cette heure de fièvre,
Ses doigts soudain rejoints et baisés par ses lèvres.
O ces deux cœurs tendus à travers l'Océan!
Au bord des torrents fous, au pied des rocs géants,
Où qu'il allât—vallons, steppes, plaines, rivages,
Chemins perdus, marais fangeux, brousses sauvages—
Il la sentait vivre et comme penser en lui.
Elle était là, quand il marchait sous l'or des nuits
Vers quelque but lointain, par les chemins funestes
Où les dangers guettaient, prêts à bondir, son geste.
II
Or, vers le soir, un jour,
Comme il s'en revenait, par un pays de fleuves
Et de champs réguliers fleuris de maisons neuves,
Derrière un aqueduc barrant une lueur,
La ville rouge, éclatante et soudaine
Comme un jardin de pierre et d'or, du fond des plaines,
Sollicita son rêve et tout à coup son cœur.
Un bruit grondant et sourd
Continûment, toujours,
Sous le dais lourd de ses fumées
Envenimées,
S'élevait d'elle et se mêlait là-bas
Au bruit des flots ardents ou las
De la mer proche.
Brusques, ainsi que des encoches,
Des sifflets durs entaillaient l'air, parfois,
Et du côté des docks de pétrole et de bois
Il entendait sortir, comme d'une poitrine,
L'appel rauque et brumeux des sirènes marines.
Et devant lui, les ténèbres semblaient marcher,
Et s'éloigner, avec des flammes suspendues;
Des tours cognaient leur front contre le front des nues;
Des toits de verre étincelaient sur des marchés;
Des éventails de feu s'ouvraient, du haut des phares,
Et leurs rayons partaient, au large, sur la mer,
Toucher la proue en or des grands bateaux barbares
Qui s'en venaient vers eux du bout de l'univers.
O la cité énorme, angoissante et tragique,
Comme elle entra fiévreuse et frémissante en lui!
Ardeurs fermes, espoirs noueux, forces logiques,
Fluides de volonté nourrissant chaque esprit,
Travail escaladant, en ses doctes voyages,
De maison en maison, les plus hauts des étages,
Vous exaltiez son cœur et gagniez son cerveau
Tout son être grondait d'un orage nouveau.
Il se sentait plus clair, plus fort, plus grand, plus vaste.
Les miroirs de son âme absorbaient les contrastes.
Il se multipliait dans les foules, là-bas:
Leurs gestes, leurs rumeurs, leurs voix, leurs cris, leurs pas,
Semblaient, quand ils montaient, le traverser lui-même;
Et les trains merveilleux, sur leurs routes de fer,
Avec leurs bonds empanachés de vapeurs blêmes,
Roulaient, et trépidaient, et sonnaient en ses nerfs,
Si fort que son cœur jeune, ardent, souple et docile,
Vibra, jusqu'au tréfond, du rythme de la ville.
Rythme nouveau, rythme enfiévré et haletant,
Rythme dominateur qui gagnait l'âme entière
Et entraînant en sa fureur les pas du temps!
Ah! combien celle, hélas! dont la douce prière
Traversait terre et mer, les mains jointes, là-bas,
Sentit, en ces jours noirs, peser son cœur plus las
Et les fluides cesser et se vider l'espace!
Les meubles chers voilaient les jeux de leurs surfaces,
Les divans clairs qu'elle évoquait—tels des témoins—
Changeaient leurs plis soyeux et boudaient dans leurs coins,
Et, vers le soir, dans l'ombre et l'horreur vespérales,
Les vents n'étaient plus rien que des pleurs et des râles.
III
Et tandis qu'elle allait ainsi, traînant son cœur
De tristesse en angoisse, et d'angoisse en douleur,
lui, l'exalté soudain de la vie élargie,
Comme en des bains de feu trempait son énergie;
Souple roseau par un vent d'Est violenté,
La fortune ondoyait selon sa volonté;
L'or formidable et fou illuminait sa tête
Des rayonnants éclairs d'une rouge tempête;
les rages des conflits, les abois des périls,
Dès qu'il parlait, rentraient mâtés dans leur chenil;
Il était maître et roi d'une force autonome;
Il l'imposait lucide et fascinante aux hommes;
Et telle était sa foi dans son pouvoir certain,
Qu'il se croyait le geste et la main du destin.
Ses chercheurs d'or, d'argent, d'étain, de plomb, de cuivre,
En des îles de gel, en des pays de givre,
Partout, où leur pic dur dans le roc s'enfonçait,
Sans le savoir, de terre en terre, obéissaient
A son infatigable et tenace pensée.
Ils se mouvaient en son âme dramatisée.
Ses lourds vaisseaux craquant au poids des cargaisons,
Et, blasonnant de leur splendeur les horizons,
Tanguaient bien plus en lui que sur les vagues folles.
Parfois, il prononçait de soudaines paroles
Et ses yeux regardaient ce qu'ils fixaient, sans voir;
Mais quand il travaillait, sous la lampe, le soir,
Ivre de ses calculs, fiévreux de ses conquêtes,
Et que le monde entier lui battait dans la tête
Avec ses docks, avec ses ports, avec ses mers,
C'était le rythme immense et clair de l'univers
Qu'il sentait s'exalter, jusqu'au fond de ses moelles;
O les pôles, les équateurs et les étoiles,
Comme ils gelaient, brûlaient et s'éclairaient en lui
Et comme, en son cerveau, chantait leur infini!
IV
Heures de paix, temps de naguère,
Charmes de celle, hélas! qui l'attendait toujours
Avec son âme et son amour,
A l'autre bout des mers et de la terre,
Il négligea, brutalement, vos doux appels.
Son cœur grandi avait changé à un point tel
Qu'il ne s'angoissait plus que des forces profondes
Qui font d'un cœur humain le cœur même du monde
Et lui donnent pour large et formidable loi
On ne sait quel allègre et merveilleux effroi.
Heures de paix, temps de naguère, ardeur, oubli,
Image d'or dont l'or jour à jour a pâli;
Oh! qu'elle fut tragique et sanglotante
Cette heure et cette nuit d'hiver,
Quand le cristal du miroir clair,
Où leurs regards s'étaient brûlés dans un éclair,
Se brisa, tout à coup, dans les doigts de l'amante!
Son cœur ne lui fut plus'qu'un douloureux tombeau;
Seul y brillait le souvenir comme un flambeau.
Avec de grandes fleurs avant le soir fanées
Elle usait la longueur de ses tristes journées.
Ceux qui s'en revenaient des Océans lointains,
Se taisaient devant elle en sachant son destin.
Plus rien ne lui était secours ni viatique.
Aucune onde n'exaltait plus l'air magnétique
Quand son corps redressé se tournait vers la mer.
Ses yeux devinrent beaux d'avoir longtemps souffert
Et son âme, dont se taisait la violence,
Se mit à refleurir dans l'ombre et le silence,
Si fort,
Qu'elle accueillit la mort,
Très doucement,
Sans plainte vaine, un soir d'hiver, par un sourire,
Et que le dernier mot qui fut pour son amant
Fut simplement le mot qui pardonne et admire.
Et maintenant
C'est bien au bord des landes
Que le kiosque étrange et suranné
Où leur amour est né
Demeure et leur survit abandonné;
C'est bien, au bord des landes
Où les bateaux monumentaux
Mirent dans l'or et dans la boue
Leur proue,
C'est bien là-bas, au bord des landes
Et des fleuves trouant le cœur de la Hollande.
LA CITÉ
L'or serait tout, s'il était maître des idées,
Mais lentement, mais jour à jour,
Avec terreur, avec amour,
La ville
Les a, grande de fièvre ou de force tranquille,
Elucidées.
Ce fut d'abord
Le sort
De ses rêveurs et de ses sages
D'en prévoir les contours
Puis d'en fixer la ligne et d'en dorer l'image
Quand la foule à son tour
S'en empara
Pour les tenir, devant elle, dressées,
Elle y glissa son sang bien plus que sa pensée,
Mais son ardeur les robura
De joie immense et angoissée.
O le travail des ans! O le travail des heures!
Ce qui ne fut d'abord que songe et que rumeur
Dans telle âme profonde
Devint bientôt le bruit et la clameur
Du monde.
Alors
Ceux qu'écrasait le sort
Ou que ployait la mine ou que courbait la terre,
Sentant peser sur eux les destins millénaires,
Redressèrent le dos
Sous leur fardeau;
Tels mots qui tout à coup rayonnent et délivrent
Se levèrent du fond des livres:
Selon qu'ils effleuraient tels cœurs ou tels cerveaux,
Ils acquéraient un sens plus large et plus nouveau;
Qui les criait, le soir, sur les places publiques,
En aggravait soudain la puissance tragique;
Leurs syllabes semblaient être faites d'airain
Pour réveiller et pour armer l'espoir humain
Et propager, parmi la peur et l'épouvante,
Le bondissant tocsin des vérités vivantes.
Un jour, en des jardins qu'avaient ornés les rois,
Avec des mains en sang fut bientôt vendangée
La vigne formidable où mûrissent les droits.
En vain les vieux décrets et les antiques lois
(Repoussaient vers la nuit la justice insurgée,
La révolte eut raison des coupables pouvoirs:
Dans un air saturé de poussière et de poudre,
Devant les seuils tout à coup clairs des palais noirs,
Elle agitait, dardait et projetait sa foudre
Et, n'eût été son trop sauvage et fol élan
Qui soulevait ses bonds sans diriger leur force,
Elle eût tué d'un coup le vieux monde branlant
Gomme un arbre qu'on brûle à travers son écorce.
Depuis lors, la révolte habite et vit en nous;
Et nous chauffe le cœur avec sa sourde flamme;
Ceux mêmes qui la maudissent l'ont dans leur âme
Et se sentent jetés par son grand geste fou
Hors de leur sûr repos et de leurs vieux usages.
Et voici que s'élève afin de l'attester
Comme une heureuse et vivace nécessité
Jusqu'au cri des savants qui dissèquent les âges,
Si bien qu'elle apparaît dans le vieil Occident
La flamme qu'on redoute ou le feu qu'on attend
Et qui retrempe au torrent d'or des incendies
La boiteuse équité mourante et refroidie.
Rente et travail, lutte et pouvoir, haine et amour;
Détresse, orgueil; assauts, reculs; chutes, victoires;
Comme vibre notre heure et frissonnent nos jours
De vos rythmes contradictoires!
La ville vous écoute et vit de vos ardeurs
Des blocs de ses pavés aux frontons de ses faîtes,
Elle sonne et tressaille, et ses deuils et ses fêtes
Et ses drapeaux flottants sont pleins de vos fureurs.
Elle est si vieille, elle a tant vu souffrir la vie
En sa rage foulée et sa force asservie
Qu'elle distingue et suit tout geste même obscur
Vers le futur,
Et qu'elle veut à travers tout, fût-ce contre elle,
Fût-ce contre ses Dieux, sa gloire et son passé,
D'âge en âge, tragiquement, s'électriser
D'une âme dangereuse, éclatante et nouvelle.