LE PEUPLE
Tonnante,
La fête s'annonçait, dès le matin, là-bas.
Comme en un brusque branle-bas,
Mille mains rapides et frissonnantes
Ornaient encor
D'argent et d'or
Le moyen d'une roue ou le timon d'un char.
Près des remparts
Où se massaient dans les allées
Les hauts soldats aux tuniques bariolées,
Les chevaux hennissaient du côté de la mer.
Sous un hangar de verre et fer,
S'illuminaient et les pennons et les bannières,
Et le soleil, entrant par les vitraux,
Faisait comme des bonds de lumière,
Sur les drapeaux.
Et plus loin, du côté des bassins et du port,
Tous les navires
Hissaient leurs pavillons et pavoisaient leur bord,
Et, doucement,
Leurs cordages vibraient au vent
Comme des lyres.
Et puis là-bas, plus loin encor,
De quartier en paroisse, et de rue en impasse,
Les murs allègrement portaient des dédicaces.
On travaillait au ras du sol et sur les toits,
Dans un enmêlement de gestes et de voix,
Avec la bière ardente et claire
Comme auxiliaire,
On travaillait partout—entrain, hâte, gaieté—
Si bien qu'à ses confins la grouillante cité
Semblait brûler déjà et de fièvre et d'audace,
Avant que l'ample joie incendiât les places.
Or, à cette heure, en sa maison,
Celui pour qui battaient à l'unisson
Tant de cœurs doux, naïfs et rudes,
Etudiait comme un secret,
Quelle parole, il jetterait
A la rouge et chantante et folle multitude.
Il lui fut autrefois appui, guide, conseil;
Il inventait les mots pour les mornes détresses.
Mais quel geste trouver pour bercer les ivresses
Et les tressaillements d'un triomphal réveil?
Comme à l'éparpillée,
Les cent cloches mêlant leurs voix multipliées,
À la fête tonnante au loin, sur les remparts,
S'interpellaient et babillaient de toutes parts,
Dans l'air de flamme;
Quand tout à coup, de large en long,
Balla le lourd et violent bourdon,
De Notre-Dame.
Dès ce moment,
Sinueuses comme un embrasement,
Du coin des carrefours et du fond des ruelles,
Vers leur tribun déconcerté,
Se mirent à s'orienter
Les foules éternelles.
Du centre d'un marché,
Où de grands arcs empanachés
Dardaient à leur fronton un millier d'oriflammes,
Partit un chœur de femmes,
Au col puissant, aux larges seins,
Et dont les mains
Soulevaient leurs enfants, très haut, droit devant elles,
Afin d'unir
Les gestes clairs de l'avenir
A la fête torrentielle.
Et les bourgerons bleus et les tabliers noirs
Envahissaient les longs trottoirs,
Et les grilles des gymnases et des lycées
Cédaient gaiement sous la poussée
Jeune et franche des écoliers.
Ceux des docks, des arsenaux, des ateliers
Précipitaient leur multitude ardente et drue
De rue en rue.
Et tout cela montait, montait,
Du fond des carrefours, au long des avenues:
On aurait cru parfois que les murs éclataient
Sous cette marche énorme et continue;
Et les portes, les fenêtres et les balcons,
Peuplés de bras tendus, bruyants de cris tenaces,
Suivaient le mouvement trépidant et profond
Qui emportait, vague à vague, toute la masse
Tasser ses blocs humains au cœur de la grande place.
Celui qui triomphait
Attendait là, sur les terrasses,
L'esprit flottant toujours de projet en projet.
Aussi longtemps qu'il fut vraiment le maître,
La ville et sa détresse avaient grandi son être,
Mais aujourd'hui,
Tant d'appels inconnus se projetaient vers lui,
Qu'ils chaviraient son âme.
Sous les midis d'été criblés d'or et de flamme
Tout le peuple debout,
Avec des cris jaillis, avec des gestes fous,
Lui submergeait le cœur de ses vagues de joie;
La fête le domptait; il devenait sa proie;
Il la voyait grossir encor, grossir toujours
Et comme soulever les maisons et les tours,
Pour entraîner soudain en ses transports fébriles
Jusqu'à l'entêtement des choses immobiles;
Et tout au loin il regardait la vaste mer
Pousser vers lui l'élan compact de sa marée
Et se joindre, elle aussi, aux foules enivrées
Avec sa houle et son vent large et ses flots verts.
L'orgueil était trop faible et trop pauvre en son torse,
Pour qu'il fît siens d'un coup ces grands rythmes de force,
Si bien que, ne songeant qu'aux maux qu'il affronta,
Comme jadis, aux temps mauvais, il sanglota.
Un brusque arrêt se fit dans le vol des pensées;
L'allégresse sentit sa fureur menacée;
En un instant, céda le lien aux longs fils d'or
Qui maintenait la ville et son tribun d'accord.
Les merveilleux remous de folie et de flamme
Effleurèrent son corps sans pénétrer son âme;
Ils l'atteignaient pour le brûler de leur ardeur,
Et ne trouvaient que cendre au foyer de son cœur;
Sa force à lui ne s'était point élucidée;
Il n'était l'homme, hélas! que d'une seule idée.
Et la fête reprit plus rouge et rebondit
D'un plus géant essor encor, par-dessus lui.


LA PRIÈRE
Que bondisse soudain mon âme aventurière
Vers l'avenir,
Et tout à coup je sens encor,
Comme au temps de l'enfance, au'fond de moi, frémir
L'aile qui dort
Des anciennes prières.
D'autres phrases et d'autres mots sont murmurés,
Mais le vieux rythme avec ses cris est demeuré,
Après combien de jours, le même;
Les temps l'ont imprimé aux sursauts de mon cœur,
Dès que je suis allègre et violent d'ardeur,
Et que je sens combien je m'aime.
O l'antique foyer dont survit l'étincelle!
O prière debout! O prière nouvelle!
Futur, vous m'exaltez comme autrefois mon Dieu,
Vous aussi dominez l'heure et l'âge où nous sommes,
Mais vous, du moins, un jour, vous deviendrez les hommes
Et serez leur esprit, leur front, leur bras, leurs yeux.
Dussiez-vous être moins que ne le veut mon rêve,
Que m'importe, si chaque fois
Que mon ardeur vous entrevoit
Elle s'attise et se relève.
Dès aujourd'hui mon cœur se sent d'accord
Avec vos cris et vos transports,
Hommes d'alors
Quand vous serez vraiment les maîtres de la terre.
Et c'est du fond du présent dur
Que je dédie à votre orgueil futur
Mon téméraire amour et son feu solitaire.
Je ne suis point de ceux
Dont le passé doux et pieux
Tranquillise l'âme modeste;
La lutte et ses périls font se tendre mon corps,
Vers le toujours vivace et renaissant effort,
Et je ne puis songer à limiter mes gestes
Aux seuls gestes qu'ont faits les morts.
J'aime la violente et terrible atmosphère
Où tout esprit se meut, en notre temps, sur terre,
Et les essais, et les combats, et les labeurs
D'autant plus téméraires,
Qu'ils n'ont pour feux qui les éclairent
Que des lueurs.
Dites, trouver sa joie à se grandir soi-même,
En ces heures ou de ferveur ou d'anathème
Lorsque l'âme angoissée est plus haute qu'aux jours
D'uniforme croyance et de paisible amour;
Dites, aimer l'élan, qui refoule les doutes,
Dites, avoir la peur de s'attarder en route,
Et de n'être vaillant assez pour faire accueil
Au jeune, alerte et dangereux orgueil.
Dites, vouer à tous son verbe autoritaire,
Qu'admirera peut-être et chantera la terre
Quand elle en comprendra la fervente âpreté;
Donner un sens divin aux passions humaines
Pour que leurs nœuds formidables fassent les chaînes
Qui relient l'avenir, avec témérité,
Au présent déjà surmonté.
Dites, ne reculer que pour bondir plus fort,
Au rebours de l'habitude qui est la mort;
Savoir que d'autres mains imposeront la gloire
Au front encor voilé des finales victoires,
Que le geste qu'on fait n'est point pour notre temps,
Mais le faire quand même avec un cœur battant;
Aimer toute œuvre où s'ébauchent les destinées
Et pour les jours où reviendraient l'ombre et l'effroi,
Nourrir toujours, armer toujours, au fond de soi,
Une confiance acharnée.
Et guetter l'heure où les soirs d'or,
Réveillent, doucement, la belle aile qui dort
Des prières profondes
Pour imprimer l'élan à la nouvelle foi,
Qui fait du monde l'homme et de l'homme le monde,
Et lentement s'impose et se condense en loi.
LE NAVIRE
Nous avancions, tranquillement, sous les étoiles;
La lune oblique errait autour du vaisseau clair,
Et l'étagement blanc des vergues et des voiles
Projetait sa grande ombre au large sur la mer.
La froide pureté de la nuit embrasée
Scintillait dans l'espace et frissonnait sur l'eau;
On voyait circuler la grande Ourse et Persée
Comme en des cirques d'ombre éclatante, là-haut.
Dans le mât d'artimon et le mât de misaine,
De l'arrière à l'avant où se dardaient les feux,
Des ordres, nets et continus comme des chaînes,
Se transmettaient soudain et se nouaient entre eux.
Chaque geste servait à quelque autre plus large
Et lui vouait l'instant de son utile ardeur,
Et la vague portant la carène et sa charge
Leur donnait pour support sa lucide splendeur.
La belle immensité exaltait la gabarre,
Dont l'étrave marquait les flots d'un long chemin,
L'homme, qui maintenait à contre-vent la barre,
Sentait vibrer tout le navire entre ses mains.
Il tanguait sur l'effroi, la mort et les abîmes,
D'accord avec chaque astre et chaque volonté,
Et, maîtrisant ainsi les forces unanimes,
Semblait dompter et s asservir l'éternité.


TABLE

[LE PARADIS]
[HERCULE]
[PERSÉE]
[SAINT JEAN]
[LES BARBARES]
[LA CROISADE]
[MARTIN LUTHER]
[MICHEL-ANGE]
[L'OR]
[LE MAÎTRE]
[LES ATTIRANCES]
[LA CITÉ]
[LE PEUPLE]
[LA PRIÈRE]
[LE NAVIRE]