Il m’a fallu serrer des mains nouvelles, observer des chefs qui surgissaient avec des visages et des caractères imprévisibles, prendre contact avec des compagnons dont je ne soupçonnais pas l’existence un mois plus tôt, que j’oublierais demain si j’étais obligé de les quitter ce soir même, chercher d’autres amis enfin. La diversion attendue, elle réside là, dans ces menus désagréments. Que suis-je venu faire à Gabès ? Je m’en doute un peu. On ne m’a pas laissé complètement dans l’ignorance. Une révolte d’indigènes ou de nomades, au loin, un convoi attaqué, un autre pillé, d’autres encore massacrés et voilà de grands rapports écrits et des colonnes de police sur pied. Un front de guerre est aussitôt tracé qui commence à la dernière halte abritée, celle où s’arrêtent les camions du ravitaillement et les autos de l’État-major.

Mais ces nomades rebelles ? Car on les nomme ainsi, bien que jamais soumis à l’autorité française… Ils viennent, dit-on, de la Tripolitaine voisine…

Dangers ? Certes oui, pour les imprudents qui, de gré ou de force, sont entrés dans la zone de combat ou se laissent surprendre dans quelque embuscade. On ne sait pas ce qui peut vous advenir quand on va en expédition dans les sables…

Dans le repos oranais, nous nous étions habitués à des manières de garnison, comme on en prend si vite dans les villes où il y a des gendarmes, des agents secrets et des agents indicateurs des rues.

Maintenant, il faut rejeter ces usages. De nouveau, il importe de se rappeler que notre existence ne tient pas à grand’chose, à presque rien et que certains jours non choisis, l’on est particulièrement mortel.

Un de mes nouveaux compagnons, Maurice Thuaire, présenté par le hasard, est un garçon qui se propose d’être magistrat, plus tard. Il est assez gros et monté sur des jambes courtes. Fils de montagnards auvergnats, il sera très bien dans sa robe noire, derrière le pupitre de son tribunal. En attendant, il porte le sac des infirmiers et tient ses audiences sous les fenêtres de la salle de visite. Les blessures des autres, leurs malaises et leurs maladies, l’inclinent à la prudence et à la sagesse.

— Ici, me confie-t-il, vous risquez d’abord d’attraper le cafard.

— Et en allant plus loin ?

— De quel côté ? Si c’est vers le Sud, plus profondément vous y serez conduit, plus le cafard augmentera. C’est la règle.

— Pas de remèdes ?