Nous pénétrons tous les trois, ce parasite opiniâtre compris, dans un café indigène, où sur des nattes, dans un coin, des manteaux de laine remuent de bruyants dominos. Ils jouent d’interminables parties que jugent, assis à la turque, d’autres Arabes attentifs. Un misérable chien galeux vient nous flairer et s’éloigne… Les joueurs, impassibles à l’ordinaire, lèvent leurs yeux inquiétants comme nous cherchons un siège. Rhouma, en effet, est célèbre, et ses victimes nombreuses. Le brigadier de spahis me l’explique à la hâte, tandis que notre compagnon de hasard touche quelques mains amies…

— Il sert d’entremetteur… Il braconne un peu, mais surtout on l’emploie pour des commissions — qu’il ne fait pas du reste, et un espionnage d’alcôve… Des imbéciles le prennent pour savoir si telle femme, — une européenne ou une indigène — est abordable. Rhouma promet de se renseigner. Il ne fait rien la plupart du temps, soutire de l’argent comme il peut et vend toutes sortes de renseignements falsifiés. Regarde-le pour te distraire. N’use pas de ses services.

Lorsque Rhouma, en s’excusant revient s’asseoir à notre table, je fais part au brigadier de mon désir : trouver des colliers avec mains de Fathma, en argent ou en or. Aussitôt Rhouma s’entremet :

— Si ti veux, je connais une Fathma. Il a deux beaux colliers en argent, ti sais. Frankonos. Tri francs li deux…

Le spahi a dû se laisser emprunter quelque argent, car il interrompt :

— Tu peux lui donner les trois francs qu’il te demande. Tu ne les reverras jamais, ni les colliers ; mais Rhouma te demandera encore tri francs.

— Ti rigoules touzou…

Un enfant, vêtu d’une gandoura boueuse, un bras levé, comme paralysé, vient demander l’aumône. Il tend la main et se plaint, il répète une même petite phrase, à intervalles, mais Rhouma le fait partir, au moment où s’avance un infirmier en képi fantaisie, trop haut, et complet bleu, serré à la taille. Il dit bonjour au brigadier et tournant vers moi son visage aminci par les fièvres :

— Vous êtes avec Rhouma. Compliments. Puick, ici, Puick…

Un caniche aux yeux rouges, accourt à cet appel et se couche sur une natte.