Ces hommes qui sont là, cette nuit… Mais demain où seront-ils ? Je les regarde. Ils dansent. Ils dansent entre eux. Il n’y a que quatre femmes, cinq au plus. Elles ne tiennent pas à tourner continuellement. Les hommes sont infatigables. Ils entrent avec tranquillité, se reconnaissent, se saluent et aussitôt ils sont pris d’une agitation rythmée. Libérés de toute surveillance, loin des regards de leur village, entre eux enfin, complices immunisés sous l’anonymat de l’uniforme jaune, ils usent les dernières belles heures de leur existence toujours menacée.

Quelle pitié, tant soit peu méprisante, je ressens pour eux. Ils sont semblables à des animaux sans contrainte. Ils savent que le chiffre de leurs jours de liberté est fixé. Ils savent que demain le danger peut renaître et cet autre danger plus grand qui est fait de la décadence de leur jeunesse. Et ils vont parmi ces femmes qui se prêtent sans hypocrisie à leurs désirs primitifs.

Mais le plus souvent, Gâtouse seule retient mon attention… Se doute-t-elle que je touche au terme de mon séjour ? Déjà, mon nom a été inscrit sur les listes de départ. Je vais mieux. La fièvre qui me conduisit à Zarzis est tombée. On doit faire du vide à l’hôpital. Je puis être évacué sur Gabès.

Ce soir-là mon dernier soir de Zarzis, — mais je suis le seul à garder ce secret — Gâtouse descend de l’entresol, avec un territorial aux oreilles rouges. Elle m’aperçoit auprès du brigadier de spahis. Elle sautille en courant et s’arrête devant nous. Le brigadier trace sur une feuille des caractères arabes. Dessins distraits. Gâtouse aussitôt lui dicte d’une voix amusée quelques mots rapides. Le brigadier les transcrit à mesure.

— Qu’est-ce ? Que dit-elle ?

Gâtouse de défendre à mon compagnon de répondre. Elle insiste. Il promet. Alors la jeune femme saisit le papier chargé de signes que j’ignore, me le tend, le retire aussitôt, le froisse et l’envoie rouler sous la table. Puis elle s’échappe, et en tournant, vient à la rencontre d’un nouveau visage qui l’attendait. Mais elle a soin de se retourner et elle fait mine de ne pas me voir lorsque je pars à la découverte du feuillet chiffonné.

— Bah ! je le ferai traduire par Marcel Allix, me dis-je.

Mais Allix le reverrai-je ? Est-il parti pour Batna, comme Thuaire l’annonçait ?

Allons, adieu Gâtouse… Il faut rentrer. Mais à quoi bon annoncer mon retour. Je m’en vais comme d’habitude. Dans ce village sans lumière, une petite fille arabe, dans le coin sombre d’une case de glaise, me fait un geste d’invitation de sa main fermée, une patte rouge de singe. Cette Fathma de carrefour pratique une obscure besogne dans un gourbi qui sent la chèvre et le mouton. Devant une porte, des burnous à genoux prient à voix haute, pas trop fort, sans déranger le silence. Au loin, le froissement continu des palmiers annonce un orage prochain.

A l’hôpital où je rentre : attroupement, allée et venue, effervescence des heures graves.