— Le désert est petit, me dit-il.
— Vous trouvez !
— Le désert où l’on habite, bien entendu. Vous voyez que Marcel Allix avait raison quand il vous assurait que vous la retrouveriez.
— Il parlait au hasard.
— Je ne crois pas. Enfin, vous n’êtes plus seul en Afrique, à présent, et vous allez pouvoir vous occuper l’esprit.
Aujourd’hui, Thuaire est parti. Personne à qui je puisse raconter mes expertises. Une fois encore, je suis sans ami. Des relations de cahutes, des compagnons de désœuvrement, comme le brigadier de spahis et l’infirmier au képi de fantaisie qui viennent avec moi lorsque je vais voir Gâtouse.
Notre journée véritable ne commence donc qu’à six heures du soir, au moment où les lampes à pétrole brûlent le mieux, sans charbonner… Nous causons, Gâtouse et moi, à l’écart des danseurs. Je n’ai pas encore reçu la mission de me promener l’après-midi en compagnie du chien Puick, mais cela viendra, si je persévère.
Gâtouse parle peu. Elle use d’un langage rauque où l’on trouve de l’espagnol, du maltais, de l’arabe et du français. Cependant, elle m’expose sa vie par petites fractions… Un jour, je retiens qu’elle est mariée ; le lendemain qu’elle ne voit plus son mari ; le jour suivant que son mari est mort. Elle connaît Bizerte et Tunis. Elle nomme ces deux villes souvent. Elle se souvient de sa maison aux fenêtres grillagées. Puis elle m’interroge sur Paris. Nos relations en restent là. Elle accepte de boire à ma table un verre de limonade glacée, elle m’offre une cigarette et quelque chose qui ressemble — si l’on veut — à un baiser. Nous sommes bons amis. Lorsqu’un client lui fait signe, elle me quitte avec un sourire, sans formule de politesse européenne. La conversation se rattache ensuite, à peu près à l’endroit où nous l’avons laissée.
Maison hospitalière que cette bâtisse arabe avec son entrée basse, sa cour éclairée et les petites chambres disposées comme des cellules de chartreux, à l’entresol d’une construction voisine.
Près de la cour, salon d’attente mal éclairé, une grande salle où l’on peut s’asseoir, boire et danser. C’est là que se tiennent d’habitude Carmen, Mireille, Mignon, Béatrice et les autres. C’est là qu’échouent les guerriers de toutes armes exilés dans ce pays de sable et de palmiers. Un accordéon compose l’orchestre. Les sourires de ces femmes, ces chants et ces parlottes qui imitent d’autres musiques, d’autres sourires et d’autres confidences chassent notre ennui coutumier et installent à sa place la nostalgie d’un monde différent…