Je le regarde sans haine, j’aime à le croire, mais sans pitié, j’en suis certain. Je songe : « quelle vache c’était ! » Et je mets tout cela, naturellement, au passé.

— Vous voulez retourner à Oran ? poursuit mon camarade.

— Je vais mourir ici, bégaie Wassermann.

— Hé ! on n’a pas le choix de son tombeau, murmure Planier.

XI
L’ILE DE DJERBA

Les événements se suivent sans interruption selon un programme que j’ai prescrit. Je pourrais croire à un hasard heureux. J’imagine que je régis toutes choses, conduisant une machine habituellement fort compliquée et qui n’a pas de ratés… Cette bienveillance du sort, on l’attribue sans peine à sa volonté propre ou à son intelligence personnelle, jusqu’à ce que…

J’ai quitté Zarzis sans bruit. Devant le Limousin Planier qui reste encore dans ce désert (« On se reverra. A bientôt »), devant le brigadier de spahis (« Au revoir ») et l’infirmier au képi de fantaisie (« A un de ces jours ») je ne dévoile rien de ce départ prémédité et je simule la surprise lorsqu’à l’appel du soir, mon nom est officiellement prononcé pour le convoi du lendemain.

Mais ce départ n’est un événement que pour moi seul. Dans leur existence, à eux, ceux qui restent, un banal incident… Toutefois, s’ils parlent entre eux de ce « Frankaouï » bizarre qui a regagné l’Europe, ils ne pourront pas dire que j’ai aidé à mon rapatriement. Surtout, s’ils y font allusion dans le salon où ils se réunissent, devant Angèle, Mireille, Béatrice ou Gâtouse… Mais tiendrais-je à l’opinion de Gâtouse ?

Illisible cœur des hommes, le mien en premier lieu.