Ces spectacles, du moins, m’ont toujours rappelé que j’étais d’une autre race et que je ne devais pas comprendre grand’chose à l’âme secrète de ce peuple si différent. Aujourd’hui plus qu’hier, je n’essaie pas de me leurrer, je m’avoue humblement à moi-même que je me promène dans ce pays comme un ennemi qu’irritent souvent — dès qu’elles cessent de l’amuser — ces merveilles d’un monde étranger. Au reste, les touristes pressés que nous sommes transcrivent à leur façon ce qu’ils aperçoivent en passant…
Comme nous revenons à Gabès qui sent la vase et l’huile frite, un indigène s’arrête. Il porte des poulpes accrochés à un bâton. Les bêtes visqueuses, longues comme des chevelures, pendent. L’homme en prend une et la jette de toutes ses forces par terre, dans le sable. Puis il ramasse cette forme poudrée qui se tord et la jette de nouveau…
— Quelle pittoresque façon ils ont de tuer les pieuvres !
— Mais non, mon cher Thuaire, ils ne les tuent pas. Ils les brisent avant d’arriver au marché, de façon à rendre leur chair moins coriace…
— Qui vous a dit ça !
— Le « prince pauvre ».
— Qu’est-ce qu’il est devenu celui-là ?
— Je ne sais. Il paraît qu’il est adjudant dans un régiment de territoriaux à Bizerte…
— Et Marcel Allix ?
Nous voici de nouveau partis pour la chasse aux souvenirs. On bat le rappel des absents.