Elle ne quittait pas Denise des yeux, elle crut avoir deviné, en la voyant pâlir. Évidemment, cette sainte nitouche tremblait d'être giflée par son amoureux, qu'elle devait tromper. Ce serait drôle, s'il la relançait jusque dans le magasin, comme elle semblait le craindre. Mais la conversation tournait, une vendeuse donnait une recette pour détacher le velours. On parla ensuite d'une pièce de la Gaieté, où des amours de petites filles dansaient mieux que des grandes personnes. Pauline, attristée un instant par la vue de son omelette qui était trop cuite, reprenait sa gaieté, en ne la trouvant pas trop mauvaise.

— Passez-moi donc le vin, dit-elle à Denise. Vous devriez vous commander une omelette.

— Oh! le boeuf me suffit, répondit la jeune fille, qui, pour ne rien dépenser, s'en tenait à la nourriture de la maison, si répugnante qu'elle fût.

Lorsque le garçon apporta le riz au gratin, ces demoiselles protestèrent. Elles l'avaient laissé, la semaine d'auparavant, et elles espéraient qu'il ne reparaîtrait plus. Denise, distraite, troublée au sujet de Jean par les histoires de Clara, fut la seule à en manger; et toutes la regardaient, d'un air de dégoût. Il y eut une débauche de suppléments, elles s'emplirent de confiture. C'était du reste une élégance, il fallait se nourrir sur son argent. — Vous savez que ces messieurs ont réclamé, dit la lingère délicate, et que la direction a promis…

On l'interrompit avec des rires, on ne causa plus que de la direction. Toutes prenaient du café, sauf Denise, qui ne pouvait le supporter, disait-elle. Et elles s'attardèrent devant leurs tasses, les lingères en laine, d'une simplicité de petites bourgeoises, les confectionneuses en soie, la serviette au menton pour ne pas attraper de taches, pareilles à des dames qui seraient descendues manger à l'office, avec leurs femmes de chambre. On avait ouvert le châssis vitré du soupirail, afin de changer l'air étouffant et empesté; mais il fallut le refermer tout de suite, les roues des fiacres semblaient passer sur la table.

— Chut! souffla Pauline, voici cette vieille bête!

C'était l'inspecteur Jouve. Il rôdait ainsi volontiers, vers la fin des repas, du côté de ces demoiselles. D'ailleurs, il avait la surveillance de leurs salles. Les yeux souriants, il entrait, faisait le tour de la table; quelquefois même, il causait, voulait savoir si elles avaient déjeuné de bon appétit. Mais, comme il les inquiétait et les ennuyait, toutes se hâtaient de fuir. Bien que la cloche n'eût pas sonné, Clara disparut la première; d'autres la suivirent. Il ne resta bientôt plus que Denise et Pauline. Celle- ci, après avoir bu son café, achevait ses pastilles de chocolat.

— Tiens! dit-elle en se levant, je vais envoyer un garçon me chercher des oranges… Venez-vous?

— Tout à l'heure, répondit Denise, qui mordillait une croûte, résolue à demeurer la dernière, de façon à pouvoir aborder Robineau, quand elle remonterait.

Cependant, lorsqu'elle fut seule avec Jouve, elle ressentit un malaise; et, contrariée, elle quitta enfin la table. Mais, en la voyant se diriger vers la porte, il lui barra le passage: