— Mademoiselle Baudu…
Debout devant elle, il souriait d'un air paterne. Ses grosses moustaches grises, ses cheveux taillés en brosse, lui donnaient une grande honnêteté militaire. Et il poussait en avant sa poitrine, où s'étalait son ruban rouge.
— Quoi donc, monsieur Jouve? demanda-t-elle rassurée.
— Je vous ai encore aperçue, ce matin, causant là-haut, derrière les tapis. Vous savez que c'est contraire au règlement, et si je faisais mon rapport… Elle vous aime donc bien, votre amie Pauline?
Ses moustaches remuèrent, une flamme incendia son nez énorme, un nez creux et recourbé, aux appétits de taureau.
— Hein? qu'avez-vous, toutes les deux, pour vous aimer comme ça?
Denise, sans comprendre, était reprise de malaise. Il s'approchait trop, il lui parlait dans la figure.
— C'est vrai, nous causions, monsieur Jouve, balbutia-t-elle, mais il n'y a pas grand mal à causer un peu… Vous êtes bien bon pour moi, merci tout de même.
— Je ne devrais pas être bon, dit-il. La justice, je ne connais que ça… Seulement, quand on est si gentille…
Et il s'approchait encore. Alors, elle eut tout à fait peur. Les paroles de Pauline lui revenaient à la mémoire, elle se rappelait les histoires qui couraient, des vendeuses terrorisées par le père Jouve, achetant sa bienveillance. Au magasin, d'ailleurs, il se contentait de petites privautés, claquait doucement de ses doigts enflés les joues des demoiselles complaisantes, leur prenait les mains, puis les gardait, comme s'il les avait oubliées dans les siennes. Cela restait paternel, et il ne lâchait le taureau que dehors, lorsqu'on voulait bien accepter des tartines de beurre, chez lui, rue des Moineaux.