—Oui, répondit-elle, je suis Primevère.
—Alors, ma mie, essuyez vos larmes. Je viens pour vous épouser.
Primevère essuya ses larmes. Et mettant les mains dans les mains de
Médéric, elle le regarda en face.
—Je ne suis qu'une ignorante, dit-elle doucement. Voilà des yeux mauvais, qui pourtant ne me font pas peur. Il y a de la bonté, sous je ne sais quelle triste raillerie, dans ces yeux-là. Avez-vous besoin de mes caresses pour devenir meilleur?
—J'en ai besoin, répondit Médéric. J'ai couru le monde et je suis las.
—Le ciel est bon, reprit l'enfant. Il ne laisse pas chômer ma tendresse. Je vous épouserai, cher seigneur.
Ce disant, elle s'assit de nouveau. Elle songeait à cette pitié inconnue qui naissait en elle; jamais elle n'avait senti pareil désir de consoler. Dans sa naïveté, elle se demandait si elle ne venait pas de trouver enfin la mission confiée par Dieu en ce monde aux jeunes reines d'âme tendre et charitable. Les hommes jouissent d'une félicité si parfaite, qu'ils se fâchent au moindre bienfait; les bêtes ont de méchants caractères, malaisés à comprendre. Sûrement, puisque le ciel lui donnait des pleurs et des caresses, elle ne pouvait les donner à son tour à aucune créature, si ce n'était à son cher seigneur, qui lui disait en avoir grand besoin. Pour ne rien cacher, elle se sentait tout autre; elle ne pensait plus à son peuple, elle oubliait même complètement ses pauvres élèves sur le tombeau desquels elle se trouvait. Son amour, offert à la création entière et que la création refusait, venait de grandir encore, en se fixant sur un seul être. Elle s'abîmait dans cet infini, insoucieuse de la terre, ignorante du mal, comprenant qu'elle obéissait à Dieu, et qu'une heure de pareille extase est préférable à mille ans de progrès et de civilisation.
Tous trois, Primevère, Sidoine et Médéric, se taisaient. Autour d'eux, un immense silence, de grandes ombres vagues changeant la campagne en un lac de ténèbres, aux flots lourds et immobiles; au-dessus de leurs têtes, un ciel sans lune, semé d'étoiles, voûte noire criblée de trous d'or. Là, suivant chacun leurs pensées, ayant le monde à leurs pieds, ils songeaient dans la nuit, assis sur les ruines de l'école modèle. Primevère, mince et souple, avait passé les bras au cou de Médéric; elle se laissait aller sur sa poitrine, les yeux grands ouverts, regardant les ténèbres. Sidoine, renversé à demi, honteux et désespéré, cachait ses poings, pensait en dépit de lui-même.
Soudain il parla, et sa voix rude eut un accent d'indicible tristesse. —Hélas! dit-il, mon frère Médéric, que ma pauvre tête est vide, depuis le jour où tu l'as emplie de pensées! Où sont mes loups galeux que j'assommais de si bon coeur, mes beaux champs de pommes de terre qu'ensemençaient les voisins, ma brave stupidité qui me garait des vilains songes?
—Mon mignon, demanda doucement Médéric, regrettes-tu nos courses et la science acquise?