—Oui, frère. J'ai vu le monde et ne l'ai pas compris. Tu as cherché à me le faire épeler, mais les leçons ont eu je ne sais quoi d'amer qui a troublé ma sainte quiétude de pauvre d'esprit. Au départ, j'avais des croyances d'instinct, une foi entière en mes volontés naturelles; à l'arrivée, je ne vois plus nettement ma vie, je ne sais où aller ni que faire.

—J'avoue, mon mignon, t'avoir instruit un peu à l'aventure. Mais, dis-moi, dans ce tas de sciences imprudemment remuées, ne te rappelles-tu pas quelques vérités vraies et pratiques?

—Eh! mon frère Médéric, ce sont justement ces belles vérités qui me chagrinent. Je sais à présent que la terre, ses fruits, ses moissons, ne m'appartiennent pas; je vais jusqu'à mettre en doute mon droit de me distraire en écrasant des mouches le long des murs. Ne pouvais-tu m'épargner le terrible supplice de la pensée? Va, je le dispense maintenant de tenir tes promesses.

—Que t'avais-je donc promis, mon mignon?

—De me donner un trône à occuper et des hommes à tuer. Mes pauvres poings, qu'en faire à cette heure? Sont-ils assez inutiles, assez embarrassants! Je n'aurais pas le courage de les lever sur un moucheron. Nous nous trouvons dans un royaume sagement indifférent aux grandeurs et aux misères humaines; point de guerre, point de cour, presque point de roi. Hélas! et nous voici cette ombre de monarque. C'est là sans doute le châtiment de notre ambition ridicule. Je t'en prie, mon frère Médéric, calme le trouble de mon esprit.

—Ne t'inquiète ni ne t'afflige, mon mignon, nous sommes au port. Il était écrit que nous serions rois, mais c'est là une fatalité dont nous saurons nous consoler. Nos voyages ont eu cet excellent résultat de changer nos idées premières de domination et de conquêtes. En ce sens, notre règne chez les Bleus a été un apprentissage aussi rude que salutaire. Le destin a sa logique. Il nous faut remercier la fortune de ce que, ne pouvant épargner la royauté, elle nous a donné un beau royaume, vaste et fertile à souhait, où nous vivrons en honnêtes gens. Nous gagnerons tout au moins la liberté, à ce métier de roi honoraire, n'ayant pas les soucis de la charge; nous vieillirons dans notre dignité, jouissant de notre couronne en avares, je veux dire ne la montrant à personne; ainsi, notre existence aura un noble but, celui de laisser nos sujets tranquilles, et notre récompense sera la tranquillité qu'ils nous donneront eux-mêmes. Va, mon mignon, ne te désespère. Nous allons reprendre notre vie d'insouciance, oubliant tous les vilains spectacles, toutes les vilaines pensées du monde que nous venons de traverser; nous allons être parfaitement ignorants et n'avoir cure que de nous aimer. Dans nos domaines royaux, au soleil en hiver, en été sous les chênes, moi j'aurai la mission de caresser Primevère, tandis que Primevère aura celle de me rendre deux caresses pour une; toi, comme tu ne saurais, sans mourir d'ennui, garder tes poings en repos, pendant ce temps, tu laboureras nos champs, les sèmeras de grains, couperas nos moissons, vendangeras nos vignes; de la sorte, nous mangerons du pain, boirons du vin, qui nous appartiendront. Nous ne tuerons jamais plus, même pour manger. En ces questions seules je consens à rester savant. Je te le disais bien au départ: "Je te taillerai une si belle besogne que dans mille ans le monde parlera encore de tes poings." Car les laboureurs des temps à venir s'émerveilleront, en passant au milieu de ces campagnes. A voir leur éternelle fécondité, ils se diront entre eux: "Là travaillait jadis le roi Sidoine." Je l'avais prédit, mon mignon, tes poings devaient être des poings de roi; seulement ce seront des poings de roi travailleur, les plus beaux, les plus rares qui existent.

A ces mots, Sidoine ne se sentit pas d'aise. Sa mission, dans la vie commune, lui parut de beaucoup la plus agréable, comme étant celle qui demandait le plus de force.

—Parbleu! frère, cria-t-il, raisonner est une belle chose, quand on conclut sagement. Me voici tout consolé. Je suis roi et je règne sur mon champ. On ne saurait mieux trouver. Tu verras mes légumes superbes, mon blé haut comme des roseaux, mes vendanges à saouler une province. Va, je suis né pour me battre avec la terre. Dès demain, je travaille et dors au soleil. Je ne pense plus.

Sidoine, en terminant, croisa les bras, se laissant aller à un demi-sommeil. Primevère regardait toujours les ténèbres, souriante, les bras au cou de Médéric, n'entendant que les battements du coeur de son ami.

Après un silence: