—Mon mignon, reprit celui-ci, il me reste à faire un discours. Ce sera le dernier, je le jure. Toute histoire, assure-t-on, demande une morale. Si jamais quelque pauvre hère, malade de silence, se met un jour en tête de conter l'étonnant récit de nos aventures, il fera bien auprès de ses lecteurs la plus sotte mine du monde, en ce sens qu'il leur paraîtra parfaitement absurde, s'il reste véridique. Je crains même qu'on ne le lapide, pour la liberté de paroles et d'allures de ses héros. Comme ce pauvre hère naîtra sans doute sur le tard, au milieu d'une société parfaite en tous points, son indifférence et ses négations blesseront à juste titre le légitime orgueil de ses concitoyens. Il serait donc charitable de chercher, avant de quitter la scène, la moralité de nos aventures, afin d'éviter à notre historiographe le chagrin de passer pour un malhonnête homme. Toutefois, s'il a quelque probité, voici ce qu'il écrira sur le dernier feuillet: "Bonnes gens qui m'avez lu, nous sommes, vous et moi, de parfaits ignorants. Pour nous, rien n'est plus près de la raison que la folie. Je me suis, il est vrai, moqué de vous; mais, auparavant, je me suis moqué de moi-même. Je crois que l'homme n'est rien. Je doute de tout le reste. La plaisanterie de notre apothéose a trop duré. Nous menions effrontément, en nous déclarant le dernier mot de Dieu, la créature par excellence, celle pour laquelle il a créé le ciel et la terre. Sans doute, on ne saurait imaginer une fable plus consolante; car si demain mes frères venaient à s'avouer ce qu'ils sont, ils iraient probablement se suicider chacun dans leur coin. Je ne crains pas d'amener leur raison à ce point extrême de logique; ils ont une inépuisable charité, une copieuse provision de respect et d'admiration pour leur être. Donc, je n'ai pas même l'espoir de les faire convenir de leur néant, ce qui eût été une moralité comme une autre. D'ailleurs, pour une croyance que je leur ôterais, je ne pourrais leur en donner une meilleure; peut-être essayerai-je plus tard. Aujourd'hui, j'ai grande tristesse; j'ai conté mes mauvais songes de la nuit dernière. J'en dédie le récit à l'humanité. Mon cadeau est digne d'elle; et, de toutes manières, peu importe une gaminerie de plus parmi les gamineries de ce monde. On m'accusera de n'être pas de mon temps, de nier le progrès, aux jours les plus féconds en conquêtes. Eh! bonnes gens, vos nouvelles clartés ne sont encore que des ténèbres. Comme hier, le grand mystère nous échappe. Je me désole à chaque prétendue vérité que l'on découvre, car ce n'est pas là celle que je cherche, la Vérité une et entière, qui seule guérirait mon esprit malade. En six mille ans, nous n'avons pu faire un pas. Que si, à cette heure, pour vous éviter le souci de me juger fou à lier, il vous faut, absolument une morale aux aventures de mon géant et de mon nain, peut-être vous contenterai-je en vous donnant celle-ci: Six mille ans et six mille ans encore s'écouleront, sans que nous achevions jamais notre première enjambée." Voilà, mon mignon, ce qu'un historien consciencieux conclurait de notre histoire. Mais, tu penses, les beaux cris qui accueilleraient une pareille conclusion! Je me refuse nettement à être une cause de scandale pour nos frères. Dès ce moment, désireux de voir notre légende courir le monde dûment autorisée et approuvée, j'en rédige la morale comme suit: "Bonnes gens qui m'avez lu, écrira le pauvre hère, je ne puis vous détailler ici les quinze ou vingt morales de ce récit. Il y en a pour tous les âges, pour toutes les conditions. Il suffit de vous recueillir et de bien interpréter mes paroles. Mais la vraie morale, la plus moralisante, celle dont je compte moi-même faire profit à ma prochaine histoire, est celle-ci: Lorsqu'on se met en route pour le Royaume des Heureux, il faut en connaître le chemin. Êtes-vous édifiés? J'en suis fort aise." Hé! mon mignon Sidoine, tu n'applaudis pas?
Sidoine dormait. Au ciel, la lune venait de se lever; une clarté douce emplissait l'horizon, bleuissant l'espace, tombant en nappes d'argent des hauteurs dans la campagne. Les ténèbres s'étaient dissipées; le silence régnait, plus profond. A l'effroi de l'heure précédente avait succédé une sereine tristesse. Dans le premier rayon, Médéric et Primevère apparurent au sommet des décombres, enlacés, immobiles; tandis que, à leurs pieds, gisait Sidoine, éclairé par de larges pans de lumière.
Il ouvrit un oeil, et, moitié endormi:
—J'entends, dit-il. Mon frère Médéric, où est la sagesse?
—Mon mignon, répondit Médéric, prends une pêche.
—J'entends, dit Sidoine. Où est le bonheur?
Alors Primevère, lente, repliant les bras, se souleva. Elle allongea les lèvres et baisa les lèvres de Médéric.
Sidoine, satisfait, se rendormit, dodelinant de la tête, tournant les pouces, plus bête que jamais.