Ah! livre malin, quel défilé de jeunes cavaliers! Celui-là, tout en pressant mollement sa taille, vantait ses yeux bleus; celui-ci, ému et tremblant, ne pouvait que lui sourire; cet autre parlait, parlait sans cesse, débitant ces mille galanteries qui, malgré leur vide de sens, en disent plus que de longs discours.
Et, lorsque la vierge s'est oubliée une fois avec lui, le rusé sait bien qu'elle reviendra. Jeune femme, elle parcourt les feuillets, les consulte avec anxiété pour connaître de combien s'est augmenté le nombre de ses admirateurs. Elle s'arrête avec un triste sourire à certains noms qu'elle ne retrouve plus sur les dernières pages, noms volages qui sans doute sont allés enrichir d'autres carnets. La plupart de ses sujets lui restent fidèles; elle passe avec indifférence. Le petit livre rit de tout cela. Il connaît sa puissance; il doit recevoir les caresses d'une vie entière.
La vieillesse vient, le carnet n'est pas oublié. Les dorures en sont fanées, les feuillets tiennent à peine. Sa maîtresse, qui a vieilli avec lui, paraît l'en aimer davantage. Elle en tourne encore souvent les pages et s'enivre de son lointain parfum de jeunesse.
N'est-ce pas un rôle charmant, Ninon, que celui du carnet de danse? N'est-il pas, comme toute poésie, incompris de la foule, lu couramment des seuls initiés? Confident des secrets de la femme, il l'accompagne dans la vie, ainsi qu'un ange d'amour versant à pleine main les espérances et les souvenirs.
II
Georgette sortait à peine du couvent. Elle avait encore cet âge heureux où le songe et la réalité se confondent; douce et passagère époque, l'esprit voit ce qu'il rêve et rêve ce qu'il voit. Comme tous les enfants, elle s'était laissé éblouir par les lustres flambants de ses premiers bals; elle se croyait de bonne foi dans une sphère supérieure, parmi des êtres demi-dieux, graciés des mauvais côtés de la vie.
Légèrement brunes, ses joues avaient les reflets dorés des seins d'une fille de Sicile; ses grands cils noirs voilaient à demi le feu de son regard. Oubliant qu'elle n'était plus sous la férule d'une sous-maîtresse, elle contenait la vie ardente qui brûlait en elle. Dans un salon, elle n'était jamais qu'une petite fille, timide, presque sotte, rougissant pour un mot et baissant les yeux.
Viens, nous nous cacherons derrière les grands rideaux, nous verrons l'indolente étendre les bras et s'éveiller en découvrant ses pieds roses. Ne sois pas jalouse, Ninon: tous mes baisers sont pour toi.
Te souviens-tu? onze heures sonnaient. La chambre était encore sombre. Le soleil se perdait dans les épaisses draperies des fenêtres, tandis qu'une veilleuse, aux lueurs mourantes, luttait vainement avec l'ombre. Sur le lit, lorsque la flamme de la veilleuse se ravivait, apparaissaient une forme blanche, un front pur, une gorge perdue sous des flots de dentelles; plus loin, l'extrémité délicate d'un petit pied; hors du lit, un bras de neige pendant, la main ouverte.
A deux reprises, la paresseuse se retourna sur la couche pour s'endormir de nouveau, mais d'un sommeil si léger, que le subit craquement d'un meuble la fit enfin dresser à demi. Elle écarta ses cheveux tombant en désordre sur son front, elle essuya ses yeux gros de sommeil, ramenant sur ses épaules tous les coins des couvertures, croisant les bras pour se mieux voiler.