Quand elle fut bien éveillée, elle avança la main vers un cordon de sonnette qui pendait auprès d'elle; mais elle la retira vivement; elle sauta à terre, courut écarter elle-même les draperies des fenêtres. Un gai rayon de soleil emplit la chambre de lumière. L'enfant, surprise de ce grand jour et venant à se voir dans une glace demi-nue et en désordre, fut fort effrayée. Elle revint se blottir au fond de son lit, rouge et tremblante de ce bel exploit. Sa chambrière était une fille sotte et curieuse; Georgette préférait sa rêverie aux bavardages de cette femme. Mais, bon Dieu! quel grand jour il faisait, et combien les glaces sont indiscrètes!

Maintenant, sur les sièges épars, on voyait négligemment jetée une toilette de bal. La jeune fille, presque endormie, avait laissé ici sa jupe de gaze, là son écharpe, plus loin ses souliers de satin. Auprès d'elle, dans une coupe d'agate, brillaient des bijoux; un bouquet fané se mourait à côté d'un carnet de danse.

Le front sur l'un de ses bras nus, elle prit un collier et se mit à jouer avec les perles. Puis elle le posa, ouvrit le carnet, le feuilleta. Le petit livre avait un air ennuyé et indifférent. Georgette le parcourait sans grande attention, paraissant songer à tout autre chose.

Comme elle en tournait les pages, le nom de Charles, inscrit en tête de chacune d'elles, finit par l'impatienter.

—Toujours Charles, se dit-elle. Mon cousin a une belle écriture; voilà des lettres longues et penchées qui ont un aspect grave. La main lui tremble rarement, même lorsqu'elle presse la mienne. Mon cousin est un jeune homme très-sérieux. Il doit être un jour mon mari. A chaque bal, sans m'en faire la demande, il prend mon carnet et s'inscrit pour la première danse. C'est là sans doute un droit de mari. Ce droit me déplaît.

Le carnet devenait de plus en plus froid. Georgette, le regard perdu dans le vide, semblait résoudre quelque grave problème.

—Un mari, reprit-elle, voilà qui me fait peur. Charles me traite toujours en petite fille; parce qu'il a remporté huit à dix prix au collège, il se croit forcé d'être pédant. Après tout, je ne sais trop pourquoi il sera mon mari; ce n'est pas moi qui l'ai prié de m'épouser; lui-même ne m'en a jamais demandé la permission. Nous avons joué ensemble, autrefois; je me souviens qu'il était très-méchant. Maintenant il est très-poli; je l'aimerais mieux méchant. Ainsi je vais être sa femme; je n'avais jamais bien songé à cela; sa femme, je n'en vois vraiment pas la raison. Charles, toujours Charles! on dirait que je lui appartiens déjà. Je vais le prier de ne pas écrire si gros sur mon carnet: son nom tient trop de place.

Le petit livre, qui, lui aussi, semblait las du cousin Charles, faillit se fermer d'ennui. Les carnets de danse, je le soupçonne, détestent franchement les maris. Le nôtre tourna ses feuillets et présenta sournoisement d'autres noms à Georgette.

—Louis, murmura l'enfant. Ce nom me rappelle un singulier danseur. Il est venu, sans presque me regarder, me prier de lui accorder un quadrille. Puis, aux premiers accords des instruments, il m'a entraînée à l'autre bout du salon, j'ignore pourquoi, en face d'une grande dame blonde qui le suivait des yeux. Il lui souriait par moments, et m'oubliait si bien que je me suis vue forcée, à deux reprises, de ramasser moi-même mon bouquet. Quand la danse le ramenait auprès d'elle, il lui parlait bas; moi, j'écoutais, mais je ne comprenais point. C'était peut-être sa soeur. Sa soeur, oh! non: il lui prenait la main en tremblant; puis, lorsqu'il tenait cette main dans la sienne, l'orchestre le rappelait vainement auprès de moi. Je demeurais là, comme une sotte, le bras tendu, ce qui faisait fort mauvais effet; les figures en restaient toutes brouillées. C'était peut-être sa femme. Que je suis niaise! sa femme, vraiment, oui! Charles ne me parle jamais en dansant. C'était peut-être…

Georgette resta les lèvres demi-closes, absorbée, pareille à un enfant mis en face d'un jouet inconnu, n'osant approcher et agrandissant les yeux pour mieux voir. Elle comptait machinalement sous ses doigts les glands de la couverture, la main droite allongée et grande ouverte sur le carnet. Celui-ci commençait à donner signe de vie; il s'agitait, il paraissait savoir parfaitement ce qu'était la dame blonde. J'ignore si le libertin en confia le secret à la jeune fille. Elle ramena sur ses épaules la dentelle qui glissait, acheva de compter scrupuleusement les glands de la couverture, et dit enfin à demi-voix: