Je me sentais tout ragaillardi, l'heure de mes joies étant venue. Je marchais d'un bon pas, montant et descendant les allées, lorsque je vis une ombre grise glisser le long des maisons. Cette ombre venait à moi, rapidement, sans paraître me voir; à la légèreté de la démarche, au rythme cadencé des vêtements, je reconnus une femme.
Elle allait me heurter, quand elle leva instinctivement les yeux. Son visage m'apparut à la lueur d'une lanterne voisine, et voilà que je reconnus Celle qui m'aime: non pas l'immortelle au blanc nuage de mousseline; mais une pauvre fille de la terre, vêtue d'indienne déteinte. Dans sa misère, elle me parut charmante encore, bien que pâle et fatiguée. Je ne pouvais douter: c'étaient là les grands yeux, les lèvres caressantes de la vision; et c'était, de plus, à la voir ainsi de près, la suavité de traits que donne la souffrance.
Comme elle s'arrêtait une seconde, je saisis sa main, que je baisai. Elle leva la tête et me sourit vaguement, sans chercher à retirer ses doigts. Me voyant rester muet, l'émotion me serrant à la gorge, elle haussa les épaules, en reprenant sa marche rapide.
Je courus à elle, je l'accompagnai, mon bras serré à sa taille. Elle eut un rire silencieux; puis frissonna et dit à voix basse:
—J'ai froid: marchons vite.
Pauvre ange, elle avait froid! Sous le mince châle noir, ses épaules tremblaient au vent frais de la nuit. Je l'embrassai sur le front, je lui demandai doucement:
—Me connais-tu?
Une troisième fois, elle leva les yeux, et sans hésiter:
—Non, me répondit-elle.
Je ne sais quel rapide raisonnement se fit dans mon esprit. A mon tour je frissonnai.