Médéric songea une seconde.

—Mon mignon, dit-il, les Verts sont à coup sûr les plus poltrons. Daube-les-moi d'importance, pour leur apprendre que la peur ne garantit pas des coups. Mais attends: je ne veux rien perdre du spectacle; je vais, avant tout, me poster commodément.

Ce disant, il monta sur l'oreille de son frère et s'y coucha à plat ventre, en ayant soin de ne passer que la tête; puis il saisit une mèche de cheveux qu'il rencontra sous sa main, afin de ne pas être jeté à bas dans la bagarre. Ayant ainsi pris ses dispositions, il déclara être prêt pour le combat.

Aussitôt, Sidoine, sans crier gare, tomba sur les Verts à bras raccourcis. Il agitait ses poings en mesure, ainsi que des fléaux, et battait l'armée à coups pressés, comme blé sur aire. En même temps, il lançait ses pieds à droite et à gauche, au beau milieu des bataillons, lorsque quelques rangs plus épais lui barraient le passage. Ce fut un beau combat, je te l'assure, digne d'une épopée en vingt-quatre chants. Notre héros se promenait sur les piques, sans plus s'en soucier que de brins d'herbes; il allait, deçà, delà, ouvrait de toutes parts de larges trouées, écrasant les uns contre terre, lançant les autres à vingt ou trente mètres de hauteur. Les pauvres gens mouraient, n'ayant seulement pas la consolation de savoir quelle rude main les secouait ainsi. Car, au premier abord, quand Sidoine se reposait tranquillement sur la pyramide, rien ne le distinguait nettement des blocs de granit. Puis, lorsqu'il s'était dressé, il n'avait pas laissé à l'ennemi le temps de l'envisager. Observe qu'il fallait au regard deux bonnes minutes, pour monter le long de ce grand corps, avant de rencontrer une figure. Les Verts n'avaient donc pas une idée très-nette de la cause des formidables bourrades qui les renversaient par centaines. La plupart pensèrent sans doute, en expirant, que la pyramide s'écroulait sur eux, ne pouvant s'imaginer que des poings d'homme eussent autant de ressemblance avec des pierres de taille.

Médéric, émerveillé de ce fait d'armes, se trémoussait d'aise; il battait des mains, se penchait au risque de tomber, perdait l'équilibre, se raccrochait vite à la mèche de cheveux. Enfin, ne pouvant rester muet en de telles circonstances, il sauta sur l'épaule du héros, où il se maintint, en se tenant au lobe de l'oreille; de là, tantôt il regardait dans la plaine, tantôt il se tournait pour crier quelques mots d'encouragement.

—Oh la la! criait-il, quelles tapes, mon doux Jésus! quel beau bruit de marteaux sur l'enclume! Ohé, mon mignon! frappe à ta gauche, nettoie-moi ce gros de cavalerie qui fait mine de détaler. Eh! vite donc! frappe à ta droite, là, sur ce groupe de guerriers chamarrés d'or et de broderies, et lance pieds et poings ensemble, car je crois qu'il s'agit ici de princes, de ducs et autres crânes d'épaisseur. Pardieu! voilà de rudes taloches: la place est nette, comme si la faux y avait passé. En cadence, mon mignon, en cadence! Procède avec méthode; la besogne en ira plus vite. Bien, cela! Ils tombent par centaines, dans un ordre parfait.

J'aime la régularité en toute chose, moi. Le merveilleux spectacle! dirait-on pas un champ de blé, un jour de moisson, lorsque les gerbes sont couchées au bord des sillons, en longues rangées symétriques. Tape, tape, mon mignon. Ne t'amuse pas à écraser les fuyards un à un; ramène-les-moi vertement par le fond de leur culotte, et ne lève la main que sur trois ou quatre douzaines au moins. Oh la la! quelles calottes, quelles bourrades, quels triomphants coups de pied!

Et Médéric s'extasiait, se tournait en tous sens, ne trouvant pas d'exclamations assez choisies pour peindre son ravissement. A la vérité, Sidoine n'en frappait ni plus fort ni plus vite. Il avait pris au début un petit train bonhomme, continuant la besogne avec flegme, sans accélérer le mouvement. Il surveillait seulement les bords de l'armée. Lorsqu'il apercevait quelque fuyard, il se contentait de le ramener à son poste d'une chiquenaude, pour qu'il eût sa part au régal, quand viendrait son tour. Au bout d'un quart d'heure d'une pareille tactique, les Verts se trouvaient tous couchés proprement dans la plaine, sans qu'un seul restât debout pour aller porter au reste de la nation la nouvelle de leur défaite; circonstance rare et affligeante, qui ne s'est pas reproduite depuis dans l'histoire du monde.

Médéric n'aimait pas à voir le sang versé. Quand tout fut terminé:

—Mon mignon, dit-il à Sidoine, puisque tu as anéanti cette armée, il me semble juste que tu l'enterres.