Sidoine, ayant regardé autour de lui, aperçut cinq ou six buttes de sable qui se trouvaient là, il les poussa sur le champ de bataille, à l'aide de vigoureux coups de pied, et les aplanit de la main, de manière à en faire un seul coteau, qui servît de tombe à près de onze cent mille hommes. En pareil cas, il est rare qu'un conquérant prenne lui-même ce soin pour les vaincus. Ce fait prouve combien mon héros, tout héros qu'il était, se montrait bon enfant à l'occasion.

Durant l'affaire, les Bleus, stupéfaits de ce renfort qui leur tombait du haut d'une des grandes pyramides, avaient eu le temps de reconnaître que ce n'était pas là un éboulement de pavés, mais un homme en chair et en os. Ils songèrent d'abord à l'aider un peu; puis, voyant la façon aisée dont il travaillait, comprenant qu'ils seraient plutôt un embarras, ils se retirèrent discrètement à quelque distance, par crainte des éclaboussures. Ils se haussaient sur la pointe des pieds, se bousculaient pour mieux voir, accueillaient chaque coup d'un tonnerre d'applaudissements. Quand les Verts furent morts et enterrés, ils poussèrent de grands cris, ils se félicitèrent de la victoire, se mêlant tumultueusement, parlant tous à la fois.

Cependant Sidoine, ayant soif, descendit au bord du Nil, pour boire un coup d'eau fraîche. Il le tarit d'une gorgée; heureusement pour L'Égypte, il trouva ce breuvage si chaud et si fade, qu'il se hâta de rejeter le fleuve dans son lit, sans en avaler une goutte. Vois à quoi tient la fertilité d'un pays.

De fort méchante humeur, il revint dans la plaine et regarda les Bleus en se frottant les mains.

—Frère, dit-il d'un ton insinuant, si je frappais un peu sur ceux-ci, maintenant? Ces hommes font beaucoup de bruit. Que penses-tu de quelques coups de poing pour les forcer à un silence respectueux?

—Garde-t'en bien! répondit Médéric, je les observe depuis un instant, et je leur crois les meilleures intentions du monde. Pour sûr, ils s'occupent de toi. Tâche, mon mignon, de prendre une pose majestueuse; car, si je ne me trompe, les grandes destinées vont s'accomplir. Regarde, voici venir une députation. Au tapage d'un million d'hommes émettant chacun leur avis, sans écouter celui du voisin, avait succédé le plus profond silence. Les Bleus venaient sans doute de s'entendre; ce qui ne laisse pas que d'être singulier, car, dans les assemblées de notre beau pays, où les membres ne sont guère qu'au nombre de quelques centaines, ils n'ont pu jusqu'ici s'accorder sur la moindre vétille.

L'armée défilait en deux colonnes. Bientôt elle forma un cercle immense. Au milieu de ce cercle, se trouvait Sidoine, fort embarrassé de sa personne; il baissait les yeux, honteux de voir tant de monde le regarder. Quant à Médéric, il comprit que sa présence serait un sujet d'étonnement, inutile et même dangereux en ce moment décisif. Il se retira par prudence dans l'oreille qui lui servait de demeure depuis le matin.

La députation s'arrêta à vingt pas de Sidoine. Elle n'était pas composée de guerriers, mais de vieillards aux crânes nus et sévères, aux barbes magistrales, tombant en flots argentés sur les tuniques bleues. Les mains de ces vieillards avaient pris les rides sèches des parchemins qu'elles feuilletaient sans cesse; leurs yeux, habitués aux seules clartés des lampes fumeuses, soutenaient l'éclat du soleil avec les clignements de paupières d'un hibou égaré en plein jour; leurs échines se courbaient comme devant un pupitre éternel; tandis que, sur leurs robes, des taches d'huile et des traînées d'encre dessinaient les broderies les plus bizarres, signes mystérieux qui n'étaient pas pour peu de chose dans leur haute renommée de science et de sagesse.

Le plus vieux, le plus sec, le plus aveugle, le plus bariolé de la docte compagnie, avança de trois pas, en faisant un profond salut. Après quoi, s'étant dressé, il élargit les bras pour joindre aux paroles les gestes convenables.

—Seigneur Géant, dit-il d'une voix solennelle, moi, prince des orateurs, membre et doyen de toutes les académies, grand dignitaire de tous les ordres, je te parle au nom de la nation. Notre roi, un pauvre sire, est mort, il y a deux heures, d'un dérangement du ventre, pour avoir vu les Verts à l'autre bout de la plaine. Nous voilà donc sans maître qui nous charge d'impôts, qui nous fasse tuer au nom du bien public. C'est là, tu le sais, un état de liberté déplaisant communément aux peuples. Il nous faut un roi au plus vite; et, dans notre hâte de nous prosterner devant des pieds royaux, nous venons de songer à toi, qui te bats si vaillamment. Nous pensons, en t'offrant la couronne, reconnaître ton dévouement à notre cause. Je le sens, une telle circonstance demanderait un discours en une langue savante, sanscrite, hébraïque, grecque, ou tout au moins latine; mais que la nécessité où je me trouve d'improviser, que la certitude de pouvoir réparer plus tard ce manque de convenances, me servent d'excuses auprès de foi.