Vous dites que le Naturalisme rétrécit l'horizon littéraire, lorsqu'au contraire il ouvre l'infini, comme la science des Newton et des Laplace a reculé les limites du ciel des poètes. Il est vrai que vous avez du Naturalisme l'idée la plus pauvre du monde et que je vous conseille de laisser aux reporters en mal de copie. Il n'y a pas que L'Assommoir, Monsieur, il y a l'univers.
Veuillez agréer, Monsieur, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.
A Gustave Flaubert.
Paris, 17 février 1879.
Je voulais vous écrire, mon ami, pour vous dire que tous ici nous avons été des maladroits dans votre affaire[28]. Je vous en prie, voyez les choses en philosophe, en observateur, en analyste. Notre grosse maladresse a été de nous presser, d'aller rappeler sa promesse à Gambetta, dans un moment où on l'assommait de demandes depuis huit jours. Madame Charpentier étant dans son lit, il a fallu employer Tourguéneff, qui devait partir le lendemain pour la Russie et qui a été obligé de brusquer les choses. L'occasion était mauvaise, toutes sortes de circonstances fâcheuses se sont présentées; je vous raconterai cela plus au long. En un mot, ma pensée est qu'une femme était nécessaire pour enlever l'affaire vivement et définitivement. Vous n'êtes pour rien dans tout cela, vous n'y avez rien laissé, et demain, si vous y consentez, tout peut être réparé.
Reste l'article du Figaro. J'ignore comment le journal a su l'aventure; mais je le saurai. Le Figaro a fait là son métier d'indiscrétion et de brutalité, métier qu'il fait contre nous tous depuis sa fondation. Vous seriez bien bon de tourner seulement la tête. Dans ce qu'il a dit, il n'y a rien qui ne soit très honorable pour vous. Et soyez certain que cela ne vous fâchera avec personne. On connaît Le Figaro, on sait bien que vous ne trempez pas dans sa rédaction. Il ne faut pas que la presse existe pour nous; nous devons la laisser mentir sur notre compte, nous salir, nous compromettre, sans nous inquiéter d'elle, sans même nous arrêter une seconde à ce qu'elle écrit. Notre tranquillité est à ce prix. Je vous le demande en grâce, traitez cela avec votre beau dédain, ne vous en chagrinez pas, dites-vous ce que vous répétez souvent, qu'il n'y a rien d'important dans la vie en dehors de notre travail.
Je voudrais vous savoir fort et supérieur. Tout cela ne compte pas. Il est plus grave pour vous d'avoir écrit une bonne page. Vos amis n'ont pas eu l'habileté nécessaire; eh bien! ils vous en demandent pardon, et cela ne va pas plus loin. Si vous le leur permettez, ils réussiront une autre fois. Allumez votre pipe avec l'article du Figaro, et attendez d'être bien portant pour vous remettre au travail. Le reste est de la fumée; cela n'existe pas.
J'avais songé un instant à aller vous dire ces choses de vive voix; mais j'étais bousculé, et d'autre part j'ai eu peur de vous fatiguer. Nous vous aimons tous ici, vous le savez, et nous serions heureux de vous le prouver dans ce moment. Le pis est que cette mauvaise chute[29] vous a cloué à Croisset. Je crois que vous verriez les choses plus froidement, si vous étiez au milieu de nous. Tâchez de pouvoir marcher bientôt, et de revenir. Et si la guérison tarde, autorisez-nous donc un jour à aller vous serrer la main, pendant une heure seulement, quand vous serez plus fort. Ne soyez pas triste, je vous en prie de nouveau; soyez fier au contraire. Vous êtes le meilleur de nous tous. Vous êtes notre maître et notre père. Nous ne voulons pas que vous vous fassiez du chagrin tout seul. Je vous jure que vous êtes aussi grand aujourd'hui qu'hier. Quant à votre vie, un peu troublée en ce moment, elle s'arrangera, soyez-en sûr. Guérissez-vous vite, et vous verrez que tout ira bien.
Je vous embrasse.