Par exemple, voici Pot-Bouille. Il y a, dans ce roman, une soixantaine de noms. Or, imaginez-vous que je sois condamné à changer Duverdy. Dès le lendemain, d'autres procès pleuvent. Pourquoi les Campardon, les Pichon, les Josserand, tous enfin, seraient-ils moins susceptibles que les Duverdy? Me voilà donc avec soixante procès sur les bras. N'est-ce pas comique? Et mon roman, que devient-il? Mais ce n'est pas tout, je consens à changer les soixante noms; seulement il faut bien que je les remplace par soixante autres; et le lendemain, j'ai encore soixante procès, car, je le répète, et tous mes confrères viendront en témoigner, nous ne pouvons aujourd'hui prendre nos noms en dehors de la réalité. Alors voyez-vous le ridicule d'un arrêt qui nous mettrait dans un tel gâchis? Autant nous défendre tout de suite de publier des romans!

Autre face de la question, et qui est plus catégorique encore. J'aurais pu ne pas publier Pot-Bouille dans Le Gaulois et faire paraître directement le livre en librairie. Or, imaginons que ce livre, comme Nana, soit tiré à cinquante mille exemplaires. Voilà une valeur marchande qui représente plus de cent cinquante mille francs. Est-ce que, dans ce cas, M. Duverdy trouverait un tribunal pour décider qu'on va mettre au pilon les cinquante mille exemplaires? En face de son nom, qui est sa propriété, il y aurait les volumes, qui seraient la propriété de l'éditeur.

Jamais des juges n'oseraient détruire cette propriété, d'autant plus que la bonne foi de l'éditeur et de l'auteur serait entière. Alors pourquoi défendre, dans un journal, ce qu'on tolérerait forcément dans un livre? C'est encore le gâchis.

Et je fais là une supposition qui est en partie une réalité. Si Pot-Bouille n'est pas tirée, elle est complètement composée chez mon éditeur. Nous attendons même la fin du procès pour commencer le tirage. Seulement, si je suis condamné, voyez quel sera mon embarras; car la porte restera ouverte à toutes les réclamations. J'ai déjà reçu une demande de dommages et intérêts, de la part d'un Hédouin; les autres peuvent suivre, comme je l'ai dit; le nom qui remplacera celui de Duverdy peut être condamné à disparaître à son tour; et voilà que les machines roulent chez l'imprimeur, et voilà que mon éditeur a déjà pour plus de cent mille francs de papier noirci, qui, sur la réclamation du dernier des Durand ou des Duval, va être rejeté à la cuve.

Est-ce une situation tolérable? Si le tribunal me condamne, ne serai-je pas en droit d'exiger des explications? Il devra me dire au moins dans quel délai la propriété du nom se périme; il devra décider si, oui ou non, je dois courir le risque d'imprimer. Qu'on nomme tout de suite une censure pour les noms. Qu'on crée, au Palais, un cadre où les romanciers devront afficher leurs listes des noms, avant d'être autorisés à les employer. Ce serait la seule solution pratique, mais elle ferait rire la France aux éclats.

Je sais bien qu'il y a des hommes d'esprit partout, et que, même si je suis condamné, tous les homonymes de mes personnages n'abuseront pas de l'arme que la justice leur aura fournie. En quoi un honnête homme est-il lésé, lorsqu'il trouve, dans un roman, même un coquin qui porte son nom? Il y a tant de coquins, dans la vie, qui portent votre nom, tandis que nous sommes là dans la fiction pure. On peut s'appeler Hulot et ne pas courir la gueuse, s'appeler Homais et n'avoir rien d'un imbécile, s'appeler Faustin et n'être pas une détraquée d'amour, s'appeler Roumestan et professer l'horreur du mensonge. Autant je comprends que des allusions, un portrait physique, des indiscrétions sur la vie intime puissent donner lieu à des protestations, autant je suis surpris qu'on réclame à propos d'un nom, lorsqu'il y a là une simple rencontre, sans aucune intention blessante. D'ailleurs, voyez à l'étranger: en Russie, en Allemagne, l'assignation de M. Duverdy stupéfierait; en Angleterre, Dickens prenait les noms les plus connus; on dit que la maison Dombey existait, et l'Angleterre entière aurait fait des gorges chaudes si cette maison avait eu l'étrange idée d'assigner le romancier. Mais, en France, nous sommes encore dans le pays de l'importance vaine et de la dignité mal placée.

Cette lettre est déjà bien longue. J'ai cédé au désir d'indiquer les arguments qui seront soumis au tribunal. Il faut que le tribunal sache de quel coup terrible il atteindra les romanciers, le jour où il décidera qu'ils commettent un vol en prenant un nom réel. La question est de régler judiciairement s'il y a simple tolérance lorsqu'on nous laisse tranquilles, ou si nous pouvons passer outre aux menaces qu'on nous adresse. Il existe un précédent pour le théâtre, m'assure-t-on; mais j'ignore dans quelles conditions on a pu condamner un auteur dramatique à changer un nom, et j'estime, du reste, qu'il est nécessaire de fixer la législation pour le roman, au grand jour. Si le tribunal me condamne, je m'inclinerai; mais, je le dis encore, car je ne saurais trop insister, il condamnera avec moi tous les romanciers contemporains, et il aura, du coup, rendu impossible notre roman moderne d'observation et d'analyse.

Cordialement à vous.


Au même.